Detroit
Par Labosonic • jeu 1 sept 2005 • Categorie: MusiqueAux États-Unis, et même au-delà des frontières, on a coutume de surnommer Detroit “Motor City”, car depuis plus d’un siècle la voiture y est reine. Et si l’industrie automobile l’a marquée de son empreinte, la musique a aussi su y mêler son destin, à un point tel que l’on pourrait bien surnommer cette ville “Music City”.
À cheval entre le Canada et les USA, la ville n’aurait sans doute eu que peu d’attraits si, en 1908, Henry Ford n’y avait fait sortir d’une usine sa première voiture.
Detroit, en devenant Motor City dans les années 30, sera le symbole d’une manière nouvelle d’envisager l’American Way Of Life : modeste et laborieuse. La vie y est dure, certes, mais bien plus plaisante que dans un Sud encore très ségrégationniste et, naturellement, elle attire une population de migrants afro-américains. Elle se modèle aussi autour de la voiture-reine, son urbanisme étant délibérément conçu pour la vie à quatre roues, et sa population compartimentée dans des ghettos (celui des riches, celui des pauvres, celui des blancs, celui des noirs) séparés par des avenues aussi larges que nos autoroutes.
En 1959, Detroit va connaître un tournant avec un homme nommé Berry Gordy Jr. Ce trentenaire noir va avec 800$ en poche fonder une compagnie de disques nommée Motown Record Company LP, aussi connue sous le nom de Tamla Motown. Son entreprise va connaître un succès sans précédent en proposant une musique afro-américaine destinée autant aux blancs qu’aux noirs. Dans les studios de Hitsville USA, ouverts 22 heures sur 24, les succès vont s’enchaîner avec une cadence incroyable, digne de celle des usines d’Henry Ford. Le label réussira à classer plus de cent dix morceaux dans les dix premiers du hit-parade et permettra la découverte d’artistes au talent inoubliable comme Martha Reeves, Smokey Robinson, Gladys Knight, The Isley Brothers, The Four Tops ou The Temptations. Et c’est avec des pointures comme Marvin Gaye, Diana Ross, Stevie Wonder ou The Jackson 5 que Tamla Motown entre définitivement dans l’histoire de la musique. Le label régnera ainsi pendant plus de dix ans grâce au perfectionnisme de Gordy. Celui-ci est même parfois presque dictatorial avec ses protégés : chaque concert est réglé dans ses moindres détails jusqu’aux tenues de scène; chaque chanson est composée par les mêmes auteurs et des ingénieurs du son travaillent jour et nuit pour obtenir une qualité sans pareille.
Tout cela n’a pas uniquement donné une âme musicale à Detroit, mais aussi posé les bases de la production phonographique moderne. Les artistes de Berry Gordy sont ainsi les maillons d’une vaste entreprise où chacun apporte sa pierre à l’édifice : le chanteur, l’instrumentiste, le technicien de studio, le costumier… La chaîne de montage Tamla Motown cisèle des bijoux de soul music avec une précision industrielle digne de celle de la General Motors avec ses voitures.
Le parallèle est d’autant plus facile que le cours de l’histoire va générer une autre coïncidence propice à la comparaison. En 1967, de graves émeutes ethniques plongent la ville dans une atmosphère de guerre civile. Si le bilan humain est lourd, le bilan économique quant à lui est désastreux, et Detroit demeure Motor City uniquement pour la façade : un salon automobile, les sièges et bureaux d’études de ses compagnies historiques. Les usines ferment les unes après les autres : la main d’œuvre est jugée trop rebelle. Et quand Berry Gordy et sa compagnie désertent pour la côte Ouest en 1971, on ignore s’il veut passer ses vieux jours au soleil ou s’il souhaite lui aussi fuir ce berceau devenu trop remuant.
La cité, doublement délaissée, est à la dérive. Le centre-ville, dévolu à un business périclitant, cache mal des banlieues à la population désœuvrée et défavorisée. Les riches blancs, qui bénéficient d’un emploi, commencent une migration frontalière qui les fait s’établir au Canada. Et Detroit, autrefois symbole de grandeur industrielle, devient l’incarnation urbaine de la décadence économique : quelques banlieues ouvrières blanches et pauvres ainsi qu’un quartier noir plus miséreux encore, où personne n’a pris la peine de reconstruire les bâtiments en ruine. Les troubles passés ont marqué la fin de l’âge d’or. Motor City ressemble désormais à une épave, bonne pour la casse.
Dans ce contexte, un cri de rébellion musical va s’élever, en 1969, des quartiers blancs. Le MC5, fondé par un membre des White Panthers, hurle Kick Out the Jam, Mothafuckers. Les Psychedelic Stooges, très vite rebaptisés Stooges, apparaissent eux aussi. Leur musique est l’opposé des productions Tamla léchées et aux paroles proprettes. Le rock de Detroit est à l’image de ce que devient la ville : sale, obscène, droguée, furieuse contre sa propre destinée. Iggy Pop, leader des Stooges en devient le nouvel emblème musical. Il ânonne I wanna be your dog sans passion ni ferveur, d’un ton simplement détaché, au-dessus du vacarme de guitares électriques saturées. Sur scène, Berry Gordy ne supportait pas de voir un de ses protégés avec un habit mal repassé, alors que Iggy, lui, chante, hurle, se drogue, finit systématiquement ses concerts nu, s’automutile, crache sur le public dans un déluge d’énergie rock n’roll qui inspirera tant les punks du CBGB ou de Londres. Les temps ont définitivement changé à Detroit.
Mais l’énergie d’Iggy Pop le conduit au bord de l’autodestruction et à l’hôpital psychiatrique, et la ville tomberait dans l’oubli musical sans la présence de George Clinton, même si le son de Funkadelic, sa fanfare funk et exubérante, singe en forçant délibérément le trait le son de Hitsville USA. Motor City fait une pause dans sa destinée de Music City. Les disques Made in Detroit, aussi bons soient-ils, n’ont plus rien de leur grandeur passée, qu’elle soit rock ou soul. Ils ont perdu de leur âme, celle qui réalisait la synthèse entre l’ambiance de la cité et les sons qui s’en échappaient. Les jeunes gens qui veulent faire une carrière musicale l’ont bien compris. Ils savent que partir vers New-York est devenu une nécessité. Louise Veronica Ciccone, jeune fille d’émigrés italiens, le fera. Elle y deviendra Madonna.
Malgré tout, Charles Johnson, un animateur de radio plus connu sous le nom de The Electrifying Mojo, va bouleverser les choses. Son émission du soir, qui durera presque dix ans, réalise enfin le métissage qui manquait tant au paysage urbain. À partir de 1975, les disques qu’il programme deviennent un repère pour un public d’adolescents de toutes les couleurs. Son secret? Un goût sûr et une unique envie de partager ce qu’il aime.
Les plus improbables mariages musicaux ont lieu sur les ondes : sons européens, sons américains, musiques noires, musiques blanches. La jeunesse découvre dans le plus grand désordre les bidouillages électroniques des allemands de Kraftwerk, les synthétiseurs New Wave anglais de Yazoo, le rap militant de Public Enemy. Un titre de Bootsy Collins côtoie à l’antenne le Planet Claire des B52’s, suivi d’un morceau de Prince.
L’industrie automobile avait offert à la ville la plus belle des médailles et le pire des revers, lui permettant dans ces deux contextes d’exporter sa musique dans le monde entier. Mojo, à l’inverse, l’unifiera par les ondes en important, en un lieu unique et chargé d’un riche passé, les sons de toute la planète. Et quand ses auditeurs deviennent adultes, ils sont riches de toutes ces influences au point de vouloir créer quelque chose de nouveau, jamais entendu, à l’image du lieu qui les a vu grandir. Derrick May le résumera en ces mots : “Notre musique, c’est la rencontre dans un même ascenseur de George Clinton et de Kraftwerk. Elle est à l’image de Detroit, une totale erreur.”. Avec Juan Atkins et Kevin Saunderson, il fonde des groupes aux noms étranges : Cybotron, Inner City. La techno est née, elle fera danser le monde et ressuscitera l’âme de Detroit.
Mad Mike, Carl Craig, Moodymann composent aujourd’hui leurs musiques avec les sons de l’émission radio de leur enfance en tête. Jeff Mills, le Paganini des DJ, super star mondiale des platines, a débuté sous le nom de The Wizard, dans l’ombre du Mojo. Ses meilleurs disques ont été enregistrés à Berlin ou à Tokyo. L’ancien studio de la Motown est devenu un musée. Mais qu’importe, l’entreprise Submerge s’est inspirée du modèle de Berry Gordy Jr pour créer, éditer et fabriquer de la musique électronique. Elle a construit un immeuble, en plein milieu d’un quartier ravagé, une sorte de Hitsville USA moderne, et édite une quantité de micro-labels dont un s’appelle, clin d’œil au passé oblige, Motech.
Detroit, pot d’échappement des États-Unis, a retrouvé son âme musicale. Sa nouvelle idole s’appelle Eminem et règne royalement sur le hip-hop mondial. La ville, avec son tragique destin industriel, a enfanté certaines des plus grandes stars de la musique et leur a permis de s’exprimer dans ses murs. C’est un miracle dans un lieu où l’urbanisme est si calamiteux qu’une bibliothèque paraît être une anomalie.
Pour plus de précisions, voir aussi le site du Motown Historical Museum de Detroit.
La chanson Kick Out the Jam, Mothafuckers peut s’écouter sur l’album Kick Out the Jams des MC5.
La chanson I wanna be your dog se trouve sur l’album The Stooges des Stooges, ou en live sur l’album d’Iggy Pop, Metallic K.O. - Open up and bleed.
La chanson Planet Claire est disponible sur l’album du même nom des B52’s.
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