Retour au Collège de Riad Sattouf
Par Julien Meyrat • mar 27 sept 2005 • Categorie: Bande Dessinée / MangaPublié le 31 août 2005
Riad Sattouf fait des mauvais rêves. Des cauchemars de collégien du genre “tout nu dans la classe pendant un examen auquel tout le monde s’attendait sauf vous”. À 27 ans, le dessinateur a apparemment du mal à enterrer cette partie de sa vie; ces quatre années (au mieux!) marquent-elles autant les jeunes d’aujourd’hui que ceux de son époque? Question légitime à laquelle Riad veut répondre tout en tentant d’exorciser sa peur : il va donc retourner au collège et affronter ses vieux traumatismes. Prétextant un questionnement sociologique sur la représentation de l’éducation nationale dans les média actuels, l’auteur replonge en enfer et nous raconte son expérience avec une précision de clinicien. Non, mieux, de journaliste… Refusant le biais de l’approche banlieusarde, souvent misérabiliste, Sattouf sélectionne soigneusement sa cible. Bienvenue donc au collège Charles-Henri, prestigieux établissement parisien dans un arrondissement qu’on devine plus près de Neuilly que de Bagnolet. Charles-Henri, où les gosses de riches vivent les merveilleuses années de l’adolescence, celles de la bêtise crasse, de l’obsession sexuelle, de l’acné et de la rébellion contre tout et n’importe quoi. Bienvenue en enfer.

Après deux semaines passées au milieu des élèves à prendre des notes, à poser des questions et à se mortifier en entendant les réponses, Sattouf retranscrit l’expérience dans son style minimaliste et caricatural, au fil de pages à mi-chemin entre le reportage et l’autobiographie. L’auteur se met lui-même en scène et précise bien que, si les noms et physionomies ont été modifiés, chaque citation est authentique. Il y a clairement du journalisme dans cette démarche. Le jeune dessinateur qui s’était illustré avec son prix René Goscinny pour Les Jolis Pieds de Florence, premier tome des Pauvres Aventures de Jérémie, retourne donc à une chronique sur la jeunesse actuelle, dépressive et en galère permanente. Il faut dire que, de No sex in New York, désopilant récit de son épopée dans la ville qui ne dort jamais, à Ma circoncision, récit autobiographique qui fit grand bruit, le gaillard semble prendre un malin plaisir à exposer ses vieux traumas à la figure de son lectorat. Cette fois, il a peut-être identifié le nœud du problème : les affres du collège.

Héraut talentueux d’une génération aimant à raconter sa misère sexuelle (voir la prochaine parution papier du blog de Frantico chez Albin Michel), Sattouf a le mérite d’analyser sa condition de piteux sentimental. En se penchant avec objectivité sur la jeunesse actuelle, sans angélisme ni méchanceté (on le sent souvent dépassé par les abominations débitées à l’emporte-pièce par élèves comme professeurs), le dessinateur nous rappelle une vérité intemporelle qui transcende de loin les problèmes de port du voile ou de violence en banlieue : les ados sont débiles. Fainéants, cruels, incapables de marcher droit (au sens physiologique, comme par exemple dans la scène du cours de gym), gavés d’images élitistes (la ségrégation entre “ceux qui portent des marques” et “les autre” renvoie le schisme protestant au rang d’amusette), pornographiques (saviez-vous que les progrès de la technologie numérique permettent désormais de regarder des films X en cours?) et religieuses (les élèves sont complètement abasourdis en découvrant que Riad est athée)… Ah, elle est belle la jeunesse française! disaient ironiquement les vieux. Sauf que là, même avec la meilleure volonté du monde, il est difficile de conclure autrement.
Au point que les pensées romantiques que le pauvre dessinateur entretient (à sa grande honte) pour une des élèves constituent l’aspect le plus mignon de cette Bande Dessinée documentaire édifiante.
Le dessin caricatural et ultra expressif de Sattouf, sa mise en case épurée, son implication personnelle dans l’aventure, nous rendent particulièrement sensibles à Retour au Collège. Même sans la précision sur la véracité de l’ensemble, on en ressent l’authenticité avec une certaine douleur, mais aussi beaucoup de plaisir (car l’humour est tout de même à l’honneur). Une BD à faire lire aux parents, aux professeurs, et pourquoi pas aux ados, histoire de leur montrer qu’ils ne sont pas seuls dans leur misère et que tout espoir n’est pas perdu…
Retour au Collège, 31 août 2005.
Textes et dessins : Riad Sattouf.
Éditions Hachette Littérature.
Crédit photographique : éditions Hachette Livre, avec l’aimable autorisation de Cécile Mariani Labory, et Sattouf-Dargaud 2004.
Les Pauvres Aventures de Jérémie (tome 1 Les Jolis Pieds de Florence, 2003, tome 2 Le Pays de la Soif, 2004) et No Sex in New York, 2004, éditions Dargaud.
Ma circoncision, 2004, éditions Bréal Jeunesse.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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