Mr Oizo et Moustache (Half a scissor)
Par Labosonic • jeu 29 sept 2005 • Categorie: MusiqueAlbum sorti en septembre 2005
Le destin de Quentin Dupieux, plus connu sous le pseudonyme de Mr Oizo, ferait facilement figure de conte de fée dans le microcosme de la musique électronique.
Vidéaste amateur, il rencontre Laurent Garnier par hasard et réalise pour lui deux clips de l’album 30 juxtaposés dans un très étrange moyen métrage musical, intitulé Nightmare Sandwiches.
Fort de ce succès, il est contacté par Levi’s pour trois spots de sa campagne publicitaire. Flat Eric, la marionnette jaune qui se trémoussait dans le clip, deviendra une véritable icône de la marque. Le succès fut tel qu’elle dut même dans l’urgence être déclinée en peluche.
Mais surtout ce muppet couleur canari se dandinait aux rythmes de Flat Beat, morceau techno qui sera le tube de cet été-là. Quentin Dupieux, devenu Mr Oizo suite à sa fréquentation des équipes du label F Com, avait composé, en guise de coup d’essai et de bande-son, le coup de maître absolu. Il ne sera plus uniquement vidéaste, mais deviendra aussi musicien.
Son premier album, Analog Worms Attack, était un petit chef-d’œuvre d’électro. Ne cédant aucunement aux sirènes de la facilité, il avait préféré composer un disque conceptuel, parfois même bruitiste avec quelques touches hip-hop plutôt que de faire du remplissage avec une dizaine de médiocres titres dance-floor uniquement destinés à mettre Flat Beat en valeur.
Moustache (Half a scissor), son dernier album, est délibérément dans la droite ligne de cette première réalisation qui fut tout à son honneur. On peut donc le qualifier de difficile d’accès. La première écoute laissera même l’auditeur dans la plus profonde perplexité : comment ose-t-on demander de l’argent à quelqu’un pour lui faire écouter ça? Le disque vendu semble sauter tout le temps, est-il rayé? Pourquoi Mr Oizo a-t-il laissé son petit frère jouer avec un vieux synthétiseur et signé le disque de son nom?
Blagues à part, ce CD est une des rares réalisations électroniques qui ne s’adresse ni aux hanches du danseur, ni à l’âme vagabonde du rêveur. Il n’est pas même conçu pour les oreilles de celui qui l’écoute mais bien plus pour le cerveau qui se trouve entre ces dernières. Tous les codes de ce qui fait la musique électronique y sont employés mais soigneusement détournés de leur usage initial.
La production, travail méticuleux du son synthétique pour en obtenir la quintessence, est la première victime. La sublime mélodie de Nurse Bob se voit affublée d’un grésillement à la limite du supportable. La boucle rythmique, autre élément essentiel, est elle-aussi consciencieusement massacrée. Celle de Straw Anxious aurait pu, multipliée à l’infini, servir de base à un tube électro-disco, mais une minute plus tard, elle est méconnaissable et indansable.
Toutes les ficelles du genre sont ainsi soigneusement démontées : Drop Urge Need Elle possède tous les ingrédients d’un bon morceau mais un démoniaque copier-coller l’a transformé en un bric à brac qui regorge de surprises toutes les cinq secondes.
Seuls finalement Stunt, 1$44, sortis auparavant en maxi, et Square Surf sont des morceaux “classiques”, audibles dans leur intégralité, sans qu’on ait l’impression qu’un malencontreux bug de boîte à rythme ait tout joué dans le désordre et réduit un chef-d’œuvre en un fouillis à la limite du supportable.
Avouons-le, il est très facile et même, hélas, assez courant de rater un album de musique électronique. Mais, à ce point et de manière volontaire, cela relève de l’exploit, probablement pour parodier un genre en perte de vitesse et offrir des pistes de réflexions. Ainsi cet album raté cache un manifeste réussi, qui fait penser à Aphex Twin ou à Matthew Herbert. Chaque plage du CD regorge de trouvailles sonores à explorer, de dizaines d’incitations à réaliser nos propres copier-coller pour remettre en place le puzzle dérangé qui nous a été livré. Car, par le désordre apparent de Moustache (Half a scissor), Mr Oizo semble nous rappeler l’origine même de la musique électronique, qui n’est ni dans le soin apporté au son, ni dans la rythmique, mais bel et bien dans l’idée même que la juxtaposition saugrenue et le collage doivent être magiques.
Moustache (Half a scissor), Mr Oizo, septembre 2005, chez F Communications.
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