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La folie des web-comics

Par Julien Meyrat • mar 4 oct 2005 • Categorie: Bande Dessinée

J’évoquais il y a deux semaines Megatokyo, un des rares webcomics suffisamment populaires pour connaître les honneurs d’une traduction française (amateur, certes, mais de qualité). Cette initiative pourrait cependant susciter des émules, tant le genre est en expansion aux États-Unis. Le phénomène est sans doute à rapprocher de l’explosion des blogs, ces journaux pas vraiment intimes qui fleurissent partout sur le net. Une production personnelle à partager? Vos amis ne vous suffisent plus mais les éditeurs n’en veulent pas? Qu’à cela ne tienne, sur Internet vous trouverez automatiquement une légion de lecteurs potentiels. Ainsi on retrouve sur le net nombre de griffonnages d’amateurs ambitieux aux talents discutables. Mais également d’indubitables perles!
La plus connue est sans conteste Dilbert de Scott Adams. En quelques lignes d’un graphisme quasi-vectoriel, l’auteur narre l’absurde quotidien du seul ingénieur compétent de son entreprise. On sent que la Bande Dessinée a été échafaudée pendant de longues et ennuyeuses réunions de staff technique, puis distribuée comme une plaisanterie. Le succès ne s’est toujours pas démenti. Depuis ce pionnier de la mise en ligne, le genre a évolué en conservant la plupart du temps le format strip, genre pourtant délicat à manier. Grâce à la légendaire tolérance idéologique du net (où la censure patauge au fond d’un vide juridique bien pratique), les auteurs abordent des thèmes divers et souvent inventifs, voire politiquement incorrects.

Ainsi Sinfest (Tatsuya Ishida), excellent strip aux faux airs de Calvin et Hobbes sous acide : le héros (ressemblant fortement à un Calvin avec des lunettes noires) rêve de devenir souteneur alors que sa meilleure (seule?) amie allume tous les mecs qui passent. Pendant ce temps, la main de Dieu se dispute avec le diable dans des rhétoriques d’anthologie. Dans le genre pire, on trouve Something Positive (R. K. Millholand), BD au format plus classique mais dont le cynisme absolu ferait passer Daria pour une série optimiste. Et, dans le registre définitif, le très trash Sexy Losers (Hard) qui ne dépareillerait pas dans les pires pages de Fluide glacial ou de Psychopat. Au menu : humour onaniste et nécrophile. À ne pas mettre sous tous les regards donc.
On trouvera également des œuvres moins provocatrices et plus personnelles comme Kevin and Kell (Bill Holbrook), qui brosse avec un trait proche de Bill Watterson (Calvin et Hobbes semble décidément une source d’inspiration inépuisable pour les dessinateurs en ligne, ce qui est curieux pour une série qui a toujours refusé les progrès techniques) les aventures animalières et anti-racistes d’une louve ayant épousé un lapin webmestre. Bref, on trouve de tout sur le net, mais il vaut quand même mieux s’y connaître : beaucoup de ces œuvres ne sont pas abordables par le profane. L’humour de RPG World par exemple est exclusivement axé sur des références aux jeux de rôle, Megatokyo lui-même étant ouvertement une série d’otaku (fan un peu obsessionnel de manga, équivalent nippon du fanboy américain). D’une manière générale, une bonne connaissance du monde de l’informatique facilite souvent la compréhension d’œuvres créées la plupart des temps par des geeks.

En France le genre existe, les plus intéressants étant sous forme de blogs dessinés. Une initiative intéressante de quelques dessinateurs talentueux comme Boulet (auteur de La Rubrique scientifique dans Tchô!) ou Frantico (dont le blog a tellement marqué le net français qu’une publication papier est prévue d’ici peu chez Albin Michel), donnant des résultats souvent édifiants. Un petit monde suffisamment riche pour avoir généré un “festival des Blogs BD” dont la première édition s’est tenu à Bercy Village début septembre.
Une nouvelle forme de BD donc, sans doute promise à un bel avenir. Jim Davis, l’auteur de Garfield, n’a-t-il pas prophétisé que “l’avenir du strip-comics est sur le net. L’écran se prête parfaitement au format strip et le genre est dépendant de la presse qui nous donne notre support. Si la presse va sur le net, le strip suivra.” Après tout pourquoi pas? Du moment que des recueils sortent toujours sur papier…

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Julien Meyrat est un des rédacteurs Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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