Coup de théâtre chez Vents d’Ouest!
Par Julien Meyrat • mar 11 oct 2005 • Categorie: Bande Dessinée / MangasLe théâtre serait-il l’art le plus proche de la Bande Dessinée? Dans les deux cas, on met en scène des personnages aux dialogues savamment étudiés pour s’enchaîner de manière vivante, dans un style pourtant invariablement écrit. Dans les deux cas des personnages décrits de manière relativement sommaire (il existe évidemment quantité d’exceptions, mais reconnaissons que le héros moyen n’est en BD comme en théâtre que rarement doté d’une profondeur abyssale) évoluent dans un cadre bien défini : les acteurs ne peuvent pas plus sortir de la scène que les personnages de la case. La mise en scène est la pierre angulaire des deux formes d’expression, plus, bien plus qu’au cinéma où les mouvements de caméra permettent de varier le point de vue sur une même scène. Et, dans les deux cas, la notion de découpage entre en jeu. Au théâtre, le découpage est imposé par les bornes temporelles et se manifeste par une partition en actes et scènes de longueurs vaguement équivalentes. En BD, le découpage fait partie intégrante du medium lui-même puisque l’art séquentiel n’est par définition que découpage, en case, en planche, en album : événements élémentaires mis bout à bout, chaque case est une saynète en puissance, chaque enchaînement une scène, chaque planche un acte en soi. Il existe une réelle similitude entre les deux formes, une parenté étrange et délicate à démontrer, mais indubitable. À tel point qu’il est surprenant que les deux genres ne se soient jamais croisés (si l’on passe l’évidente passion pour l’art de Molière et de Rostand qu’entretiennent Ayroles et Masbou dans leur merveilleux De cape et de crocs). Lacune comblée grâce à l’initiative des éditions Vents d’Ouest. Depuis la rentrée le chaland assidu aura remarqué que des titres bien connus apparaissent dans les rayons BD : Le Médecin malgré lui, Les Précieuses ridicules, La Farce du cuvier… Le théâtre semble avoir envahi le neuvième art.
À l’origine de cet intriguant projet, Simon Léturgie, dessinateur de Spoon et White, Polstar, Outre-tombe… Cet héritier de l’école de Marcinelle (style franco-belge dont le plus célèbre représentant fut Franquin) a décliné dans ses œuvres nombre de références à la culture américaine (respectivement polar, science-fiction et gore, chacun dans ce qu’il a de plus commercial), et ce avec une énergie inépuisable. L’auteur nous prouve à présent qu’on peut être fan de grosses productions US et néanmoins amateur de comédie française.
L’initiative étant louable, qu’en est-il du résultat? Et bien il est surprenant. Le parti pris est audacieux : mettre en scène les pièces sans changer une virgule des textes originaux. Le but avoué étant de réconcilier les jeunes avec le théâtre, le choix des pièces s’est orienté vers les œuvres de Jean-Baptiste Poquelin classiquement étudiées au collège (choix confirmé puisque les prochains titres prévus ne sont rien moins que George Dandin, Les Fourberies de Scapin et L’Avare), à l’exception notable de La Farce du cuvier, pièce anonyme du Moyen-Âge. Autre parti pris, constituer une “troupe d’acteurs” : dans un souci de continuité, les personnages sont repris de pièce en pièce par les différents dessinateurs. Tous ont un physique bien déterminé : on rejoint ainsi le théâtre de Molière, directement inspiré de la Commedia dell’arte où les personnages sont des archétypes immédiatement reconnaissables.
Les personnages et le décor étant en place, analysons le plus délicat : la mise en scène. Car les dialogues chez Molière sont parfois fort longs, ce qui est bien normal sur une scène mais rédhibitoire en bande dessinée : impossible d’enchaîner quinze bulles de répliques dans le même cadrage (quoique B. M. Bendis use et abuse du procédé avec un certain talent dans ses comics comme Goldfish ou Alias…), ni d’accumuler un monologue de quinze vers dans un seul phylactère (prouesse réservée à des génies comme Greg, et encore dans un but ouvertement parodique). Le dessinateur habile doit donc prendre soin d’user d’artifices comme des changements de plan, de cadrage, des cases en silhouettes et d’autres en gros plan, des improvisations au niveau des mouvements, etc. Technique parfaitement intégrée par Léturgie, qui officie sur Les Précieuses ridicules et La Farce du cuvier avec un brio manifeste. Les BD se lisent sans faim, un résultat qu’a du mal à égaler l’équipe en charge du Médecin malgré lui (Cady, Percelay et le studio Kawaii). La pièce est longue, les dialogues parfois difficiles à découper et le tout reste engoncé dans un format très strict. Manquant de peu l’occasion de libérer la pièce des carcans scéniques, l’équipe semble avoir du mal à faire décoller l’ensemble, même s’il se lit correctement.
Un résultat encourageant, cependant, pour une initiative réellement innovante et intelligente. Puisse-t-il amener la jeune génération à redécouvrir Molière, auteur moderne s’il en fut mais parfois ardu à aborder en texte brut quand on n’est pas habitué au vieux françois. Car comme le rappelle la quatrième de couverture de ces albums, Jean-Baptiste Poquelin lui-même pensait que le “le théâtre n’est fait que pour être vu!”.
De cap et de crocs, tomes 1 à 6, scénarii d’Alain Ayroles et dessins de Jean-Luc Masbou, 1995-2004, éditions Delcourt.
Spoon et White, tomes 1 à 6, scénarri de Jean Léturgie et dessins de Simon Léturgie, 2005, éditions Vents d’Ouest.
Polstar, tomes 1 à 4, scénarri de Jean Léturgie et dessins de Simon Léturgie, 2001-2002, éditions Vents d’Ouest.
Outre Tombe, tomes 1 et 2, scénarri de Jean et Simon Léturgie, dessins de Richard Dimartino, 2001-2002, éditions Vents d’Ouest.
Goldfish, de Brian-Michael Bendis, 2003, éditions Semic.
Alias, tomes 1 à 5, de Brian-Michael Bendis et Michael Gaydos, 2003-2005, éditions Marvel-Panini Comics.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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