dEUS et Franz Ferdinand : deux visages de la rentrée rock
Par Labosonic • jeu 10 nov 2005 • Categorie: MusiqueAlbums sortis en septembre et octobre 2005
Un simple coup d’œil rétrospectif sur le calendrier des sorties musicales fait craindre le pire. Avouons-le, les oreilles mélomanes se sont pas mal ennuyées cette année, du moins jusqu’à cette rentrée. L’industrie musicale donne la vague impression de se structurer comme celle du livre : avec une ou deux périodes clés, incontournables pour placer des poulains dans les starting-blocks d’une course aux récompenses et du chemin vers la hotte du Père Noël. Ces mois de septembre et d’octobre ont ainsi vu se déployer un arsenal de nouveautés françaises et anglo-saxonnes. Côté français, les majors ont parié sur la nostalgie doucereuse (Souchon, M, Noir Désir), et le marché international, mû par le lancement de la tournée des Rolling Stones, joue la corde des anciens (Depeche Mode, Paul Mac Cartney) et du rock.
Cette pratique commerciale discutable, auparavant limitée au morceau futile destiné à devenir le tube de l’été, laisse malheureusement en jachère nos oreilles pendant quelques mois et lance une course vaine, celle du “meilleur” album de l’année dans les classements des magazines spécialisés, comme si la qualité était chiffrable. Comparons donc deux des prétendants rockers en course et prouvons la vacuité d’une telle compétition.
Le quatrième album des belges de dEUS, Pocket Revolution, et You could have it so much better, deuxième opus de Franz Ferdinand, n’ont rien en commun. Ces derniers, peut-être propulsés un peu vite nouvel espoir du renouveau par la presse anglaise toujours friande de ces figures salvatrices, livrent un album presque photocopié du précédent, tandis que les cinq flamands semblent avoir franchi une nouvelle étape.
Le successeur de Franz Ferdinand, premier album du groupe éponyme, en semble la copie conforme : des mélodies rock basiques. Comme pour devenir immédiatement identifiable et ne pas décevoir les fans, l’album repose essentiellement sur le jeu de deux guitares saturées avec une basse lourde et une batterie métronomique. Le chant, scandé avec ce phrasé si caractéristique qui a fait leur succès, finit d’achever la réalisation d’un album qui n’innove finalement que par quelques mélodies pop moyennement remuantes : Walk Away, Fade Together et Eleanor put your boots on. Cette dernière, allusion délibérée aux Beatles, tout comme Do you Want to semble être un hommage au My Sharona des Knacks, n’a cependant pas la force des autres et on sent malgré tout que Franz Ferdinand excelle avant tout dans le rock, plus dynamique.
dEUS quant à lui propose une révolution de poche : difficile de décrire mieux l’ambition de leur dernier album. Chaque chanson est une invitation à sortir des sentiers battus du rock, une alternative pleine de maturité à cette musique qui n’était finalement au commencement qu’une nouvelle danse bruyante pour jeunes gens insouciants, ce que Franz Ferdinand illustre à merveille.
Chacun des morceaux de Pocket Revolution a son climat propre basé sur l’établissement d’une ambiance, son évolution au fil du temps et des vrombissements électriques des guitares. La construction de chaque mélodie y est réglée avec une précision diabolique, à l’image de Start Stop Nature, chanson rock innocente en son début, dont chaque seconde gagne en intensité jusqu’à un paroxysme insoupçonnable. Pocket Revolution, fera penser, excusez-du peu, aux meilleurs expérimentations de Sonic Youth, par ses mélodies travaillées, la richesse des orchestrations, sa volonté délibérée de faire du rock une chose sérieuse, capable de susciter des émotions, de retranscrire un chaotique air du temps grâce à des instruments.
Franz Ferdinand réalise un album trop identique au précédent pour qu’on ne puisse éviter de se questionner sur leurs ambitions mercantiles, leurs suites dans les idées, leur persévérance ou leur volonté de s’auto-parodier. Quelles que soient les réponses, il serait idiot de décréter que You could have it so much better est un album raté sous prétexte qu’il se sert de recettes pour transformer chacun de ses titres en un tube en puissance, condensé d’énergie rock désinvolte, à l’image de This boy. Cet album a la fraîcheur de la jeunesse et permet à ceux qui l’auraient perdue de la retrouver dans l’espace des trois minutes d’une chanson.
dEUS, diamétralement opposé, fait un pas de plus vers une certaine forme de “grande musique” à base de riffs de guitares. Pocket Revolution, avec une application si virtuose qu’elle en devient spontanée et des morceaux plus longs que ceux de You could have it so much better, permet à chacun d’y gagner en maturité. Comment choisir, et surtout dans quel but, entre les deux visages du rock, ceux-là même qui font sa magie, ceux qui font que des blanc-becs d’une vingtaine d’année sembleront toujours pouvoir en remontrer à leurs aînés, alors que ceux-ci continuent encore à leur enseigner des choses?
Pocket Revolution, dEUS, septembre 2005, chez Vvr.
You could have it so much better, Franz Ferdinand, octobre 2005, chez Domino.
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