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Blacksad 3 : Âme rouge : Venez jouer à chat…

Par Julien Meyrat • mar 22 nov 2005 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas

Publié le 18 novembre 2005

Las Vegas, ville insomniaque s’il en est. Péniblement remis de sa dernière enquête, sans un sou et le moral dans les chaussettes, le détective privé John Blacksad loue ses gros bras à un vieux flambeur égrillard. Pas vraiment le rêve de sa vie, mais il faut bien manger. Et puis, de retour dans sa ville, le destin le met un peu par hasard sur le chemin du vieux professeur qui l’a tant de fois sorti du pétrin dans ses jeunes années. Sur fond de guerre froide et de maccarthisme naissant, le vieux semble s’être fait des ennemis. Blacksad va donc essayer d’aider son mentor, au risque de perdre ses dernières illusions.

Couverture

Enfin du polar, du vrai ! Habile mélange de Roman de Renart et de film noir, Blacksad est une authentique histoire de détective à la Marlowe qui aurait été conçue par Walt Disney, la mièvrerie en moins. Si tous les personnages ont des têtes d’animaux, ce n’est pas dans le but d’adoucir le contexte, certes non. La bande dessinée animalière n’a d’ailleurs pas toujours été synonyme d’histoires pour enfants : si La Fontaine avait lancé la mode, des auteurs plus récents comme Sokal (Inspecteur Canardo), Spiegelman (Maus), Trondheim (Donjon, Les Formidables Aventures de Lapinot), Ayroles et Masbou (De cape et de crocs) ou même Rosa (La Jeunesse de Picsou) ont prouvé que l’animalier n’était somme toute qu’un code graphique pratique, mais qu’il pouvait toucher un (très) large public, voire un public uniquement adulte. Dans Blacksad, en l’occurrence, l’histoire est dure, l’intrigue grave et les personnages pas foncièrement manichéens. Et le dessin absolument somptueux !

Dès le tome 1, Quelque part entre les ombres, le duo gagnant (Juan Díaz Canales au scénario et Juanjo Guarnido au dessin, tous deux transfuges des studios d’animation Disney) avait soulevé l’enthousiasme du public. Ce polar sombre et magnifique avait réussi à transcender un genre un peu tombé en désuétude. Plus difficile, les auteurs avaient réussi à transformer l’essai avec un deuxième tome brillant, aussi blanc que le premier était noir : Arctic-Nation, enquête sur fond de crimes racistes et de Ku Klux Klan, dépassait de loin le relatif classicisme du premier opus en présentant une investigation beaucoup plus profonde dans les entrailles de la société américaine des années 50. C’était il y a plus de deux ans et tout le monde se demandait quelle couleur arborerait le troisième opus. Il est rouge, rouge comme le sang, comme les gyrophares des alertes à la bombe, rouge comme la menace communiste et la passion fiévreuse. Rouge comme l’âme, conformément au titre.

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Suite immédiate d’Arctic-Nation, Âme rouge poursuit la logique de politisation de la série. On finit effectivement par se demander si les auteurs narrent les aventures d’un privé dans l’Amérique des années 50 ou s’ils mènent une étude de cette période à travers le prétexte d’un polar. Dixit Guarnido, le divertissement n’est pas forcément incompatible avec la prise de position. S’il s’agit d’un défi, on peut le considérer relevé haut la main. Outre une histoire scénarisée à la perfection, il faut souligner la maîtrise exceptionnelle du dessin : pas une page, pas une case n’est à jeter, le tout s’emboîtant et se complétant avec une précision millimétrique dans un graphisme tout en volume et en bestialité…

Le personnage de John Blacksad, archétype très attachant de privé sans peur et pas forcément sans reproche, domine cette intrigue politique. Sa classe, sa désinvolture forcenée en font une icône à la fois moderne et rétro, avec toute la force que l’on peut mettre dans ce genre de personnage. Les auteurs le rendent d’ailleurs de plus en plus sympathique, étoffant l’univers gravitant autour du chat détective : le commissaire Smirnov et sa petite famille, le reporter fouineur Weekly, Alma, personnage de femme forte et fragile à la fois, une nouvelle Némésis sous les traits d’un gavial tueur à gages appelé à revenir ultérieurement et le professeur Otto Lieber, physicien d’origine allemande dans lequel il est difficile de ne pas reconnaître Von Braun, savant récupéré par les États-Unis lors de la guerre froide. Des personnages attachants dont l’histoire vous prend : impossible de s’arrêter avant la dernière planche tant on est capté par l’ambiance.

Pour célébrer la sortie du tome 3, les éditions Dargaud en association avec la galerie Christian Desbois ont décidé de tirer un hors série, L’Histoire des aquarelles, réunissant les recherches chromatiques de Guarnido. Une œuvre édifiante, caractérisant la méticulosité d’un auteur maniaque qui n’hésite pas à recommencer une planche entière à la moindre erreur. Petite merveille pour les fans et les coloristes en herbe obsédés par Photoshop, histoire de démontrer que la peinture peut encore donner des effets magiques. Guarnido, peu avare de conseils, émaille les reproductions de force anecdotes, rappelant certaines consignes de base toujours bonnes à savoir. Plus qu’un simple bonus, un précis fascinant écrit par un passionné.

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Interview :

À l’occasion de la parution du troisième tome de Blacksad, Juanjo Guarnido et Juan Díaz Canales ont répondu à quelques questions.

Comment est née l’idée de Blacksad ?
J. G. : Nous nous sommes rencontrés lors d’une formation en layout dans une école d’animation de Madrid. Toute l’équipe s’est rapidement liée d’amitié. Juan et moi étions passionnés de bande dessinée française, américaine et plus tard japonaise. On était jeune, on faisait nos BD dans notre coin et on les envoyait aux éditeurs qui les refusaient toutes. Parmi celles-ci, Juan avait envoyé quelques histoires courtes qui constituaient la base du projet de Blacksad. Plus tard, je suis allé travailler pour les studios Disney à Montreuil, près de Paris, et Juan m’a proposé d’écrire un album avec lui. L’idée d’un polar animalier m’avait tout de suite séduit, donc j’ai accepté si on reprenait l’idée de Blacksad. Et j’ai réussi à le convaincre.

John Blacksad est un archétype de détective privé. Quelles sont les influences qui ont conduit à la création de ce personnage ?
J. D. C. : Beaucoup de personnages de détectives du Hollywood des années 30, 40, et même la « série B » des années 50. Les acteurs n’étaient pas fameux mais les scénarios très percutants.
J. G. : Le stéréotype du privé, c’est bien sûr Philip Marlowe. Pour moi, il y a aussi beaucoup de Sam Spade dans Blacksad. Je me suis souvenu de cette scène du Faucon maltais, quand les flics embarquent Humphrey Bogart et lui demandent : « Il est où ton pétard ? – J’en ai pas. J’les aime pas. » Je voulais créer un personnage qui correspondrait à cette réplique : un type qui sait tirer, mais qui ne porte pas d’arme. Il sait s’en servir si il lui en tombe une entre les mains, mais il n’en porte pas en permanence. En France les fans nous parlent souvent de Mike Hammer, mais il est moins connu en Espagne. Il faut dire que dans le tome 2, John Blacksad avait un peu une prestance à la Stacy Keach. Cette évolution s’est faite à partir des commentaires dans les festivals : les jeunes femmes ne cessaient de décrire Blacksad comme un personnage très élégant, alors on a accentué ce côté parce que ça correspondait bien au caractère. Mais on n’analyse pas ce qui va plaire ou non au public, c’est juste l’évolution naturelle du personnage.

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Question traditionnelle : que nous réserve la suite ?
J. D. C. : On a des idées mais on est encore en train de creuser tout ça. Le personnage d’Alma est appelé à revenir plus tard, sans doute au moment le moins opportun pour Blacksad. De même, puisqu’on est dans les années 50, je suis assez intéressé par la guerre de Corée : c’était une sorte de Vietnam dix ans avant l’heure. Il existe également un projet de film en prises de vue réelles. Les droits sont détenus par Thomas Langmann qui a des idées très ambitieuses, avec des images de synthèse ou des maquillage comme dans La Planète des singes de Tim Burton… mais on ne sait pas où ça en est.

Blacksad tome 3, Âme Rouge, et Blacksad, L’Histoire des Aquarelles, 18 novembre 2005, éditions Dargaud.
Scénario : Juan Díaz Canales.
Dessins : Juanjo Guarnido.
Crédit photographique : Canales, Guarnido - Dargaud - 2005.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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3 Réponses »

  1. [...] On ne peut pas taxer le jury (composé entre autre de Louis Schweitzer, ex-président de Renault, Dominique Poncet, scénographe, Stéphane Vacchiani-Macuzzo, journaliste…) d’avoir fait dans l’ésotérisme. Personne n’objectera la qualité des œuvres élues dans ce palmarès 2006, mais le choix reste tout de même bien frileux. Ainsi, si le prix du meilleur album revient à Gipi pour Notes pour une histoire de guerre (Actes Sud BD) et le prix du scénario à Étienne Davodeau pour ses Mauvaises Gens (Delcourt), deux incontestables réussites, le choix de Blacksad (Dargaud) comme meilleure série laisse un goût étrange. La série de Canales et Guarnido est certes très proche de la perfection, mais trois numéros sont-ils suffisants pour juger de la qualité de l’œuvre en tant que « série » ? D’autant qu’elle avait déjà emporté les prix du dessin et du public en 2004. Le prix du patrimoine décerné à Jaime Hernandez pour Locas, un des tomes de la série culte Love and Rockets (Le Seuil), apporte un peu de sang extérieur à un palmarès très franco-français. Il semble loin le temps où un manga comme 20th Century Boys emportait le prix de la meilleure série… Prix du dessin, Le Vol du corbeau (Dupuis) consacre Jean-Pierre Gibrat, illustrateur somptueux. Sillage (Delcourt) repart avec un surprenant prix jeunesse 9/12 ans (la série de Morvan et Buchet paraissait pourtant raisonnablement adulte). Le reste du palmarès est disponible sur le site du festival. La grande surprise, et sans doute la meilleure de tout le festival, est et reste le couronnement de Lewis Trondheim comme grand prix de la ville d’Angoulême. En consacrant un des auteurs phare, révolutionnaire de la Bande Dessinée française de ces dernières années grâce à une multitude d’albums (Pichenette, Les Formidables Aventures de Lapinot, Donjon…), le jury offre au festival 2007 un futur président du jury extrêmement prometteur. Vivement l’épisode 34 ! [...]

  2. [...] Cette série a marqué le grand retour de l’aventure dans la bande dessinée française. L’aventure, la vraie, celle de Lagardère, de d’Artagnan et de Cyrano ! Celle qui se signe à la pointe de la rapière, l’honneur pour tout ruban, le feutre pour tout panache. Égayée de maintes références à la littérature (le premier tome rend hommage à La Fontaine et à Molière), cette bande dessinée rassemble plus d’idées dans chacune de ses cases que certaines séries en quinze volumes. D’emblée, petit détail : Maupertuis est un renard, don Lope un loup. Une des particularités de ce récit consiste en effet à représenter certains personnages sous forme d’animaux. Pas tous : juste nos deux héros, leur compagnon Eusèbe (un lapin) et quelques autres. Et pas simplement des humains à tête d’animaux comme dans Blacksad, non ! Il s’agit vraiment d’un loup et d’un renard qui marchent sur leurs pattes de derrière. Sans que cela ne choque qui que ce soit. [...]

  3. [...] Par-delà ce message malheureusement toujours actuel, l’aventure en elle-même est portée par un souffle incroyable. Racontée de manière sobre mais très efficace, elle met en scène des héros incroyablement charismatiques. Alim, Bul et Pépé sont certes des archétypes, mais quels archétypes ! Rarement personnages auront généré autant de sympathie chez le lecteur. Le talent d’Augustin y est pour beaucoup : rejoignant les performances de Guarnido (autre transfuge des studios Disney) sur Blacksad, elle conçoit des humains et des créatures parfaitement proportionnés, dans un graphisme « coulé » tout en finesse et en précision, sans traits inutiles. La mise en couleur qu’elle assure avec Geneviève Penloup parachève un résultat garanti 100 % attachant. Résultat : on a l’impression de voir bouger les personnages et on entend quasiment leur voix. Sans doute l’aboutissement d’un long conditionnement en amont effectué par les productions Disney et Dreamworks (Le Prince d’Égypte, La Route d’Eldorado…). Bul est une petite fille pleine de vie, extrêmement attachante et réaliste ; Alim un père dont l’humilité touchante et l’héroïsme désintéressé laissent rêveur. Quant à Pépé, ce vieux farceur prouve à plus d’une reprise qu’il donnerait volontiers sa vie pour sauver sa descendance. Face à eux, des personnages certes humains, mais puissants, intelligents et fanatiques, en quête de pouvoir ou de conquête. Comment nos trois malheureux pourraient-ils espérer gagner ? Ils n’y pensent même pas, se contentant de fuir le plus loin possible, et nous avec. Arriveront-ils au bout de leurs peines ? Sans doute, l’œuvre étant planifiée en quatre tomes (un par élément). Nous ne sommes qu’à mi-parcours mais, reconnaissons-le, jusqu’ici c’est un sans-faute. [...]

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