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Ali Farka Touré

Par Labosonic • jeu 24 nov 2005 • Categorie: Musique

L’actualité nous a récemment donné de mauvaises nouvelles d’Ali Farka Touré. Plus encore que le dernier album auquel il a participé, In the heart of the moon, sa trajectoire musicale mérite d’être détaillée. Un regard rétrospectif sur sa carrière permet de mieux appréhender la musique africaine et d’avoir aussi une vision différente d’un continent détenteur d’une infinie richesse musicale, sous bon nombre d’inspirations.
De la naissance d’Ali Ibrahim Touré en 1939, il n’y a que peu de choses à dire, hormis l’irruption d’un surnom : Farka, signifiant la mule. Ali est un enfant du Mali, robuste, costaud comme l’animal, premier d’une lignée de dix à atteindre l’âge adolescent et à survire à un environnement hostile. Doué pour la musique, le jeune Ali apprend quelques instruments : flûte peul, luth ngoni et guitare traditionnelle à quatre cordes.
Si son éveil à la vie musicale fut rapide, les années 60 qui verront naître un Mali indépendant, lui apporteront une opportunité sans précédent. Le nouveau gouvernement, conscient de l’infinie richesse sonore de ses multiples cultures, crée de grands ensembles orchestraux régionaux, permettant ainsi à l’âme musicale du pays neuf de grandir et de s’épanouir. Ali officie pour la troupe du district de Niafunké, il y joue de l’accordéon, du tambour et de la guitare occidentale, un instrument qu’il ne possède pas mais qui lui permet de jouer facilement les partitions traditionnelles écrites pour quatre cordes.

1968, fut pour Ali, une année clé : une première tournée à l’étranger à Sofia, où il accède enfin à la propriété d’une guitare à six cordes et surtout, la découverte au Mali d’une musique noire américaine qui va marquer sa vie : James Brown, Aretha Franklin, Otis Redding. Dès la première écoute, Ali est pétrifié, frappé même, par la ressemblance entre ces microsillons qui ont traversé l’Atlantique et les airs traditionnels qu’il joue depuis sa plus tendre enfance. D’ailleurs, les nouvelles musiques africaines comme la rumba congolaise, le style guitare guinéen et la folie funk nigérienne de Fela Kuti commencent elles aussi à s’en inspirer.

Ali Farka Touré, lui, se passionne pour le blues, qu’il trouve étrangement proche des mélodies Tamascheq. Ses idoles Jimmy Smith, Albert King, John Lee Hooker, revendiquent une musique inventée par un certain Robert Johnson, Faust moderne ayant vendu son âme au diable dans les fins fonds du Delta du Mississipi. Ils y expriment au mieux le vague à l’âme humain. Ali entend derrière l’expression musicale de cette souffrance les chants des bergers de son pays. Son oreille décèle la part inconsciente de culture ancestrale que les fils d’évadés de champ de coton en Caroline ont laissé de l’autre côté de l’océan.

Ali jouera du blues, en solo et durant les années 70, en complément de son travail de technicien à Radio Mali, perfectionnant ainsi sa vision propre d’une musique importée et exportée, à qui il redonne son berceau originel. Le temps aidant, il publie dès 1976 grâce à Sonodisc un album intitulé Farka, dont le succès au Mali sera étendu au monde entier, réservé au petit cercle de la diaspora africaine.

L’Europe ne le découvre que tard, en 1987, quand Ali vient y enregistrer un album et donner des concerts. Son blues y est alors à son apogée et tous ses disques en ont cette couleur si particulière, mi-américaine, mi-malienne. Il est alors reconnu comme le véritable instrumentiste virtuose qu’il est et reçoit de prestigieuses visites sur ses disques : Taj Mahal l’accompagnera sur son chef-d’œuvre qu’est The Source et Ry Cooder jouera sur l’ensemble de Talking Timbuktu. Mais l’âme des albums d’Ali Farka Touré est autant dans la musique que dans les textes. Quelle que soit la langue qu’il emploie pour chanter, il tient toujours le rôle traditionnel du griot : mi-raconteur d’histoires mi-moteur de progrès social. Dofana, présent sur The Source, en est probablement la meilleure illustration : hymne musical à un village agricole transfiguré par l’irrigation.

De nos jours, Ali Farka Touré a enfin sa place dans le panthéon de la musique et les fans de blues de par le monde le reconnaissent à sa juste valeur. Sa présence dans un des volets de la série documentaire de Martin Scorsese, From Mali to Mississipi, dont il inspire plus ou moins le titre, l’atteste. En semi-retraite musicale, il ne sort plus de son silence que pour accompagner quelques amis : Toumani Diabaté et sa kora sur In the Heart of the moon, parrainer des débutants tels que Rokia Traoré et organiser des festivals musicaux dans sa ville. L’âge aidant, il est passé du rôle d’ambassadeur d’une certaine musique africaine à celui de conservateur : à la fois gardien de la mémoire sonore du continent et formidable passeur.

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Labosonic est le rédacteur Musique du magazine.
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2 Réponses »

  1. [...] dont celle de James Blood Ulmer, et vers le Mali avec des sons de guitare qui rendent hommage à Ali Farka Touré. Ce voyage musical est de plus mené de main de maître par Doctor L, qui réalise à la production [...]

  2. [...] Il n’y a guère plus que les naïfs pour croire que « le dimanche, à Bamako, c’est le jour des mariages ». Car le succès populaire de l’album d’Amadou et Mariam n’a certainement pas servi l’essor de la musique malienne, en limitant à une carte postale sonore le patrimoine d’un des pays les plus importants dans ce domaine. Le Mali, pays à la tradition musicale séculaire, s’est ainsi vu réduit, par un tour de passe-passe commercial produit par Manu Chao, à de simplistes mélodies, aussi « sympathiques » que le fut le plus que discutable emblème d’une marque de cacao en poudre. La world-music, avec cet album, avait alors montré sa face la plus obscure : l’uniformisation du son et la négation même de tout ce qui consistue la richesse et la diversité du Mali qui va du chant des bergers peuls aux solos de kora en passant par la virtuosité d’un Ali Farka Touré. [...]

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