Quand l’Art prend l’air (Tuileries, 1ère Partie)
Par Pascaline Vallée • lun 28 nov 2005 • Categorie: SculptureLes promeneurs en tous genres du jardin des Tuileries ignorent souvent leur chance. Plus qu’un espace de jeu et de verdure, ils déambulent en réalité dans un environnement d’une richesse artistique importante. En effet, le long des allées et des tilleuls se cachent et se faufilent des sculptures plus ou moins remarquables et remarquées. De Henri Laurens à Louise Bourgeois, c’est un véritable musée d’art moderne qui s’y trouve disséminé, exposant les sculpteurs marquants du XXème siècle.
Face aux sages statues blanches héritées de l’Ancien Régime, certaines œuvres du jardin ont certes de quoi impressionner. Effrayé par l’imposante masse de la Figure couchée d’Henry Moore, le promeneur aura tôt fait d’avancer vers la fontaine et ses figures classiques. Mais poussant plus loin, et passé quelques arbres, il fera une rencontre incroyable. Ramassé sur lui-même, blotti dans sa solitude, L’ami de personne l’attend.
Maître des formes dès ses premières expérimentations au sparadrap, Erik Dietman sait révéler tout en cachant. Ainsi, vu de loin, sa statue semble n’être qu’un bloc difforme, brute insignifiante ; mais si on l’approche, se révèlent des détails insoupçonnés. Une bouche,… des yeux ? Poussé par cette révélation, le spectateur captivé s’assoit alors face au géant, sur une petite chaise placée là par un faux hasard. Et c’est ainsi qu’il se retrouve pris lui-même dans l’œuvre. Car la chaise et ses boulons sculptés sont coulés du même bronze que la forme qui lui fait face. De cette manière, L’ami de personne, ami de tous, invite continuellement le visiteur à s’asseoir, et à partager quelques instants.
Adepte des bons mots, Erik Dietman donne ici par le titre tout le sens de son œuvre. Comme souvent, l’artiste fait preuve d’une poésie douce et drôle et provoque l’inattendu. Ainsi, L’ami de personne nous ouvre les portes d’un univers poétique. Car dans la fable, le gentil monstre fait toujours peur, et cette frayeur l’empêche d’avoir des amis. Sorti de son univers, le géant se serait posé là, attristé de son sort. C’est alors que, grâce à Erik Dietman, le spectateur peut assouvir le fantasme de tout enfant : entrer dans la fable et consoler le géant. On peut pour cela saluer le talent de l’artiste, car rares sont les statues qui suscitent un mouvement de compassion et de sympathie.
Plus qu’un amusement poétique, c’est également une participation active que propose Erik Dietman au spectateur. En effet, en faisant entrer le spectateur dans son œuvre, il propose un nouveau statut pour son art et en abolit le caractère figé. À chaque instant, piqué par la masse floue du personnage, le regard est libre d’interprétation et pourrait tout aussi bien voir dans cette oeuvre une masse de terre informe, matière brute qu’un créateur, quittant sa chaise, aurait oubliée. Ainsi, dans une deuxième dimension, l’observateur prend cette place et devient lui-même intervenant. L’œuvre s’inscrit alors dans les recherches contemporaines en devenant participative.
À sa manière, l’artiste propose donc un retour au premier talent de l’art : impliquer le spectateur en suscitant son émotion. Le succès de la Joconde n’est-il pas du à son sourire énigmatique et à son regard direct, qui la rendent si proche du spectateur ? La force de Dietman consiste à parvenir à ce résultat sans pour autant renier les recherches modernes. Tout en développant une dimension conceptuelle, il conserve la facilité d’identification du figuratif et touche ainsi doublement le spectateur.
L’Ami de personne, Erik Dietman, sculpture en bronze, 1992, réalisation 1999.
Crédit photographique : Pascaline Vallée.
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Pascaline Vallée est une ancienne rédactrice Arts du magazine.
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