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Bande dessinée et ésotérisme : le mystère est dans les cases

Par Julien Meyrat • mar 6 déc 2005 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas

En ces temps troubles où la science semble en panne de réponses aux grandes interrogations existentielles (réponses qu’elle n’a du reste jamais prétendu offrir), le public se tourne vers des explications plus mystiques. En témoignent les séries télévisées fantastiques (Charmed et les autres inexplicables succès de la Trilogie du samedi de M6), le retour en force de l’heroic-fantasy (Seigneur des anneaux en tête) et les œuvres littéraires pseudo-ésotériques comme le célébrissime (et, à en croire les experts, moyennissime) Da Vinci Code, bientôt sur vos écrans. La fascination pour les soi-disant mystères cachés derrière la vérité officielle, nourrie par les théories du complot des années 90, assure de toute façon au genre un avenir radieux.

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Dans le petit monde de la bande dessinée, le fait est acquis depuis un bon moment. Entre les noirs et rouges somptueux du Hellboy de Mike Mignola, dont chaque aventure rend hommage aux mythes ancestraux (et aux auteurs fantastiques du dix-neuvième siècle, Poe et Lovecraft en tête), et les oniriques délires du Sandman de Neil Gaiman, la magie est revenue en force dans le monde du comics, jusque-là pourtant très scientiste (cf. les origines souvent « technologiques » des super-héros classiques). Alan Moore lui-même, pape du comics anglais, se revendique comme prêtre magicien d’une obscure religion (qu’en bon créateur il a inventée).
Le manga a pour sa part toujours goûté les symboles ésotériques : croix, svastikas et étoiles de David peuplent nombre de BD nippones, souvent dans un but plus décoratif que signifiant. On peut noter à ce niveau l’omniprésence des symboles chrétiens dans la série culte Neon Genesis Evangelion (dont l’adaptation papier est signée Yoshiyuki Sadamoto). La conclusion nihiliste (ou existentialiste… l’interprétation de la fin d’Evangelion étant sujette à caution depuis bientôt dix ans) enterre précisément toute tentative de justification. Les auteurs crient tout simplement à la face du monde (entre autres interprétations possibles) : « et non, toute cette symbolique de bazar n’a servi à rien, c’était pour de rire ! ». Ils élèvent ainsi l’ensemble au rang de vaste mystification, revendiquant l’exhibition d’amulettes comme un critère purement esthétique sans signification profonde. Une lucidité bienvenue.

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Le neuvième art français n’est pas en reste. Sous le signe de l’ésotérisme, nombre d’auteurs ont parsemé leurs cases de glyphes abscons et empilés les fétiches, runes, mains de gloire, pentacles, 666 et autres ouroboros. Il ne suffit cependant pas d’afficher un arbre des Sephiroth en couverture pour rendre son œuvre ésotérique. Le pape du domaine en France est, une fois de plus, Joann Sfar. Mêlant sa culture judaïque et sa formation de philosophe, il évoque régulièrement au fil de ses pages les mystères de la kabbale, cette numérologie hébraïque cherchant la vérité dans une étude arithmétique de la Torah. On citera en particulier son œuvre phare, Le Chat du rabbin, mais aussi Professeur Bell, série moins connue mais fascinante dans laquelle il pousse la description des mythes jusqu’à des extrémités toute lovecraftiennes. Mettre sur le même plan les légendes juives et les hallucinations de l’auteur de Providence ? Pourquoi pas ? Après tout, on ne sait pas tout. Sfar, reliant les mythes entre eux, contribue ainsi à la formation d’un tout homogène, comme si les auteurs étaient les secrets détenteurs des mystères régissant le monde (ce qui n’est pas faux, pour peu qu’on parle de leur monde). L’ésotérisme est une science dont seuls quelques élus saisissent la vérité. Rien d’étonnant à ce que le neuvième art, lui-même souvent considéré comme ésotérique dès qu’on se plonge dans ses mécanismes (le peu d’études qui lui a été consacré explique sans doute cet état de fait), se penche avec tant de passion sur le sujet.

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Sfar ayant lancé la mode, beaucoup d’éditeurs se sont engouffrés dans la veine. Glénat assume le concept jusqu’au bout puisqu’il consacre toute une collection, La Loge Noire, aux petites histoires cachées derrière la grande. En témoigne l’exergue de cette collection, signée Balzac : « Il y a deux histoires : l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements… » Le résultat oscille entre le très correct et le très commercial (au sens davincicodesque du terme). L’œuvre phare de la Loge Noire, Le Triangle secret (Didier Convard et Denis Falque) – et sa suite I.N.R.I. –, intrigue envoûtante fondée sur des textes apocryphes (amorce devenue classique), se pose aisément parmi les meilleures histoires du genre. On y trouve aussi des œuvres uniques comme La Maison Winchester (Marie-Charlotte Delmas et Max Cabanes) et une série dans la droite ligne initiée par Sfar : Le Legs de l’alchimiste (Hubert et Hervé Tanquerelle, également dessinateur de Professeur Bell), histoire contant à rebours les aventures autour d’un anneau magique. Au milieu de ces perles essaiment des séries plus moyennes. Les Trois Imposteurs, dernière en date, amorce sans grand génie graphique un scénario qui pourrait s’avérer intéressant dans les tomes suivants. À voir… Et n’oublions pas une des meilleures BD d’ésotérisme historique de ces derniers temps, Le Troisième Testament (Xavier Dorison et Alex Alice, épopée à situer quelque part entre Le Nom de la rose et Indiana Jones), elle aussi parue chez Glénat mais hors de la Loge Noire. Comme je le disais, le genre a encore de beaux jours devant lui.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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