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D’Attaque d’Eric Chevillard

Par Dobrina Clabeaut • ven 16 déc 2005 • Categorie: Livres
Publié en octobre 2005

Eric Chevillard publie D’Attaque, hommage vibrant à l’univers pictural de Gaston Chaissac. Pur exercice de style d’un virtuose de la plume, multiple et coloré.

Eric Chevillard est un auteur prolixe. Son quinzième récit, D’Attaque, conclut temporairement un corpus de texte farfelus, sérieusement burlesques et impertinents. Un charivari littéraire dont Palafox, paru en 1990, demeure la référence. Ce dernier ouvrage témoigne indéniablement de cette prose particulière, mélange irrésistible d’humour pince-sans-rire et de gravité. À coup de petites touches de gloses et de traits d’esprit, l’écrivain a gouaché avec finesse l’univers pictural de Gaston Chaissac.
Cet ancien cordonnier qui réalisa ses premières compositions avec des débris de cuir, puis participa avec Dubuffet en 1949 à l’exposition « l’Art brut préféré aux arts culturels », s’est toujours considéré comme « un peintre de village semi-naïf », et défendu d’appartenir à un quelconque mouvement esthétique. Tardivement reconnus, ses tableaux sont peuplés de créatures difformes et tourmentées, faussement enfantines, souvent reconnaissables à leurs plages de couleurs vives fortement entourées de noir. Et D’Attaque est leur intime tribune, une galerie de figures aux histoires oniriques, aux confidences secrètes subtilement brossées à la plume. Un recueil original qui convie à une réflexion sur l’artiste et son œuvre, leur relation au monde et leur réception par le public. Pour quiconque saura voir et comprendre entre les lignes « la solitude et l’effroi de l’homme né dans un cerne noir ».

Car Chevillard trace ici un parcours stylistique en zig-zag, musée de textes et d’images soigné et déroutant, que le lecteur demeure libre de suivre et d’écouter. Ni critique, ni laudatif, il n’exige de la lecture d’autre guide que la sensibilité. Les textes défilent en page droite, explorent ou enjambent les illustrations muettes qui leurs font face. Tous donnent à lire et à voir le monde imaginaire d’une peinture qui vibre, hurle ou transpire sous ses écailles, dans sa chair de feutre, d’huile et de sang. Dans l’indifférence, ses personnages gonflent, étirent imperceptiblement leurs aplats, changent de couleurs, sourient ou grimacent de douleur, expriment leurs craintes et désirs sourdement. Ici le tableau s’anime, prend vie, saisi de nausée tandis que des bras le transportent, ballotté, d’un musée à l’autre. Ailleurs, cloué au mur, tel autre épie les déambulations du visiteur qui soudain s’arrête et le dévisage, commente pompeusement ses teintes, raille son accoutrement. Et le sujet, à l’abri de son cerne noir, imagine avec crainte ce qu’il adviendrait de lui, s’il s’aventurait à l’extérieur. Comme ils tremperaient les mains dans sa gouache, triturerait son carton, ces esthètes à l’œil et la bouche béantes qui rôdent alentour, jamais rassasiés. Mais, parfois, le personnage lui-même, fièrement assemblé en totem, se laisse berner et cède ingénument au farouche contemplateur, qui de l’idole n’attend qu’un sacrifice.
Alors le texte marque une pose, inspire profondément, puis se jette, d’attaque, dans la reproduction du geste créateur, en épouse l’élan, les soubresauts, les contorsions renouvelées. La prestesse du peintre surgit de ces phrases courtes, entamées par un « je peins » impulsif, leitmotiv que l’auteur réitère comme autant de coups de pinceau. Et le récit s’élance, d’attaque à nouveau, comme le peintre à l’assaut de la toile, l’écrivain armé de sa plume, le musicien entamant son morceau. L’art est un siège livré par l’imagination à la matière. Une servitude qu’il faut dompter. À la renverse, sur un pied, au corps à corps ou dos au mur, l’artiste épouse chez Chevillard toutes les postures, peint de jour comme de nuit des objets saisis au vol, toujours prêt à s’emparer de la réalité immatérielle qui l’entoure, quitte à se briser la nuque en lui tordant le cou.

Avec humour et ingéniosité, D’Attaque insuffle aux êtres cernés de noir un sens vital puisé à même les mots. Un essai chatoyant et lumineux.

D’Attaque, Eric Chevillard, éditions Argol, collection Entre-Deux, octobre 2005.

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Dobrina Clabeaut est une ancienne rédactrice Littérature du magazine.
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