La Vénus des Arts d’Arman
Par Pascaline Vallée • lun 19 déc 2005 • Categorie: SculpturePeut-être vous êtes-vous déjà arrêté devant cette statue qui orne la place Jacques Callot, dans le quartier latin à Paris. Muse des temps modernes, La Vénus des Arts d’Arman se dresse dans son nouvel environnement, fait d’immeubles et de pavés. Faite de panneaux en bronze patiné, elle restitue de manière cubiste une statue de facture classique, représentant ainsi un des plus étranges et réussis mariages entre antique et moderne.
Icône de la beauté, Vénus est passée sous le scalpel d’Arman. Remise au goût du jour, l’antique déesse arbore désormais plusieurs faces. Ce découpage bénéfique lui offre une démultiplication symbolique. En effet, en lui donnant plusieurs visages plus ou moins visibles, l’artiste révèle une faculté propre à la muse : celle d’apparaître sous une forme différente à chacun. Simultanément, grâce à une faculté d’ubiquité, elle occupe- tous les angles de vue.
On peut ici faire appel à Guillaume Apollinaire et à ses Méditations esthétiques. En effet le poète y étudiait dans la peinture de son temps une « 4ème dimension » engendrée par la combinaison des trois autres connues. Selon lui, « elle figure l’immensité de l’espace s’éternisant dans toutes les directions à un moment déterminé. Elle est l’espace même, la dimension de l’infini ». Quel plus beau symbolisme pouvait-on trouver pour la patronne de l’inspiration, par définition insondable ?
Ainsi, La Vénus des Arts reflète et diffuse sous différents angles une lumière emblématique du génie dont elle est garante. Parcellée, la déesse est en quelque sorte insaisissable, et stimule l’imagination du spectateur, qui la reconstruit selon sa propre harmonie. De plus, les courbes fluides du découpage accompagnent cette aura, et rappellent le mouvement harmonieux propre à la mélodie. Tout engage donc ici à la création et à la sensibilité artistiques.
La partie matérielle de l’art est quant à elle représentée par des instruments et outils de peintre. La musique prend ici une part importante, grâce à la présence d’un violoncelle, judicieusement fragmenté. Placé dans le dos de la femme, il devient partie de son corps pour la traverser de part en part. Vu de face, la musique remplace symboliquement la hanche et les courbes féminines et exprime ainsi son caractère sensuel. L’avant-bras droit est quant à lui totalement remplacé par la tête du violoncelle. Vu de dos, celui-ci cache la femme, et on ne distingue plus que les objets artistiques. La muse s’efface, une fois l’art accompli, mais sa tête se laisse cependant deviner derrière celle de l’instrument, évoquant le talent des artistes dont les outils semblent possédés par un esprit.
Pour représenter l’art pictural, Arman fait un autre choix, qui est celui d’intégrer un cadre à la statue. Transperçant Vénus, il entoure sa jambe gauche, s’effaçant seulement au niveau de la cheville. Le parti que prend ici l’artiste est significatif. En effet, tandis qu’il représente la musique par son outil, il choisit pour emblème de la peinture son contenant. Cette différence développe un paradoxe, car l’instrument permet de donner à l’art une dimension infinie, alors que le cadre l’enferme et le rationalise. Toutefois, ce cadre est vide, et ouvre ainsi son espace à toute forme picturale. Il est également sectionné, ce qui laisse penser à d’autres possibilités, entre autres celle de sortir du cadre classique.
Pour couronner ces symboles, un panache s’élève, sorte de flamme de la création. Sortant directement du violoncelle démantibulé, tel l’esprit d’un corps, il allie ainsi tous les arts en une forme stylisée.
Arman réussit donc avec La Vénus des Arts le prodige d’une œuvre à la fois unie et infinie, alliant harmonie et provocation. L’antique modèle est ici rajeuni, au profit des imaginations présentes et à venir.
La Vénus des Arts, Arman, 1992, bronze patiné.
Citation : Méditations esthétiques, Guillaume Apollinaire, éditions Hermann, 1913.
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Pascaline Vallée est une ancienne rédactrice Arts du magazine.
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