La Table de Giacometti
Par Pascaline Vallée • lun 26 déc 2005 • Categorie: SculptureAvatar d’Atlas, portant sa statue comme le géant portait le monde, le socle a souvent été oublié, dévalorisé malgré son importance capitale. Grâce à l’exposition du musée Rodin “La sculpture dans l’espace“, il fait parler de lui et surprend par son audace. Dans cet espace tout en perspectives, Les Bourgeois de Calais nous regardent de haut (5m), tandis que La petite Sphinge se perd au sommet de sa colonne.
Parmi les œuvres de Rodin, celles d’autres artistes comme Bourdelle ou Brancusi viennent se glisser, et créent des miroirs déformants, admiratifs ou critiques. Toutes, en tout cas, témoignent des mêmes recherches. Ainsi la Table de Giacometti bouleverse les modes traditionnels de pensée. Si sa ressemblance avec le Monument à Puvis de Chavanne de Rodin est frappante, elle ne doit cependant pas tromper. En effet, l’hommage ne fait ici que reprendre les idées du sculpteur afin de pousser plus loin la subversion.
Le support, objet du titre, y est mis en avant, et reflète directement les interrogations de l’artiste à son sujet. En effet, les quatre pieds de la table sont de forme différente, exprimant ainsi ses hésitations quant au choix du socle. De style classique ou fantaisiste, ils expriment l’idée que le socle lui-même influence le regard du spectateur sur l’œuvre.
Car, forgé par l’habitude, et malgré le caractère explicite du titre, l’observateur dirige tout d’abord son attention sur la tête sculptée, posée sur la table. Œil écarquillé, bouche ouverte, sourcil étonné, celle-ci n’est pourtant qu’un leurre sans profondeur, car elle n’occupe pas tout l’espace dévolu à un crâne. Stylisée, sans trait spécifique, elle n’a qu’un rôle de décor, de faire-valoir pour son support. D’ailleurs, un drapé la recouvre partiellement et tombe sous la table, tel le voile d’un fantôme. Lui cachant la moitié du visage, il la change symboliquement en forme mortifiée, resurgie d’un passé lointain. L’aspect terne de l’œil sans pupille contribue fortement à cette impression. Sur la droite, une main est posée ouverte, paume vers le ciel. Élément sectionné du corps de la statue, elle donne à l’ensemble un air de tragédie grecque. Trahie, surprise, la statue devenue masque interroge son bourreau d’un œil étonné, la bouche et la main esquissant un « pourquoi ?».
Déshumanisée, la statue prend ainsi des airs de crâne du temps des Vanités. Méditation sur la vie et la futilité des hommes, elle leur renvoie leur image dénudée. Ce faisant, elle renie elle-même son importance en tant que sujet artistique, et reporte l’attention du spectateur sur de nouvelles valeurs. Pour ajouter à cette œuvre un caractère de vanité, Giacometti a également placé sur la table une toupie et une forme géométrique. Dans cette optique, la toupie, sablier d’un temps dilaté, symboliserait la mort. La forme, quant à elle, n’est pas sans rappeler celle de Dürer dans Melancolia. Pareillement placée à la droite de la statue, elle peut alors être perçue comme un hommage. D’un autre point de vue, référence mathématique comme chez Dürer, elle ferait ici appel par sa déformation au cubiste et à ses expérimentations sur l’espace.
L’objet perd donc avec Giacometti son premier rôle, pour devenir faire-valoir. Par une inversion verticale, c’est désormais la statue qui donne son poids au support. Ce concept trouvera par ailleurs une forme extrême en 1982 dans la Sculpture de Didier Vermeiren (également présente), superposition de deux colonnes académiques ornées de feuilles de vignes. Dans la Table, l’objet n’est pas encore miroir et possède ses traits propres. Giacometti exprime ainsi l’influence que produit le socle sur notre vision de ce qu’il porte, et appelle artistes et spectateurs à un remise en question de leurs valeurs.
La Table de Giacometti, 1933, plâtre, H. 148,5 - L. 103 - P. 43 cm.
“La Sculpture dans l’espace” : exposition au musée Rodin du 17 novembre 2005 au 26 février 2006.
Les droits de la Table de Giacometti sont détenus par L’ADAGP. Nous n’avons donc pas pu la reproduire pour des raisons financières, mais nous vous invitons à la découvrir.
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Pascaline Vallée est une ancienne rédactrice Arts du magazine.
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