Say Hello to Black Jack : bienvenue aux urgences
Par Julien Meyrat • mar 27 déc 2005 • Categorie: Bande Dessinée / MangaDernier tome publié en novembre 2005
Eijirô Saitô sort tout juste de la plus prestigieuse école de médecine du Japon. Au pays du soleil levant, les futurs docteurs apprennent d’abord la théorie puis s’en vont acquérir la pratique en passant d’un service de CHU (centre hospitalier universitaire) à l’autre pendant deux ans. Eijirô est plein de rêves, idéalisant un métier forcément extraordinaire. On lui a expliqué pendant ses études qu’il appartenait à l’élite, représentant d’une profession encore plus considérée au Japon qu’en Occident. C’est dire si la chute est rude quand il découvre la réalité : les médecins voient leurs patients comme autant de clients, les gardes de nuit sont confiées à des internes inexpérimentés et les conflits d’intérêt passent avant le bien du malade.

Les aficionados de manga auront reconnu la référence du titre : Black Jack est un manga d’Osamu Tezuka, père du manga moderne souvent comparé à un « Hergé japonais » (à tort : l’œuvre de l’auteur de Tintin, malgré toutes ses qualités, fait pâle figure à côté de celle de Tezuka). La série conte les aventures d’un chirurgien surdoué mais misanthrope qui vend ses services aux plus offrants. Un manga culte (le génie de Tezuka aidant) qui donnait également à la pratique médicale une aura difficile à contester. Y faisant ouvertement référence de manière ironique, Shûhô Satô, auteur de Say Hello to Black Jack, expose clairement son intention d’en finir avec cette vision par trop fictive.
Il faut dire qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Son héros est un idéaliste perdu dans cet univers technocratique, ne supportant aucune des horreurs qui lui passent quotidiennement sous le nez. Le manga se classe dans la catégorie des seinen, Bande Dessinée pour lecteurs adultes (l’exemple classique étant Ken le survivant, quoique réduire la catégorie à ce Mad Max nippon ne soit pas lui rendre justice). Les descriptions des maladies et blessures sont réalistes et donc franchement gores. La plupart du temps les situations sont scabreuses et les choix cornéliens. Le pauvre héros en prend d’ailleurs plein la figure et, en grand sensible, passe la moitié de son temps à pleurer en vomissant dans les toilettes. Cependant, figure positive malgré tout, il se bat également pour changer un système qu’il estime (à raison) perverti à la base. En ce sens, il rejoint les intentions de son auteur.
Ce manga a en effet fait scandale au Japon. Satô a voulu dénoncer la perversité d’un système dont l’organisation est faite en dépit du bon sens, générant une multitude d’effets pervers au grand détriment des malades. Le peuple nippon, jusque-là conforté par son grand nombre de médecins, s’est pris l’œuvre au creux de l’estomac et a depuis manifesté son désir de changement. Le manga a eu assez de retentissement pour générer des réformes gouvernementales sur la santé publique (de quoi inspirer les auteurs français désireux d’aborder les problèmes de la Sécurité Sociale).

D’un point de vue purement narratif, l’auteur part de la tradition japonaise consistant à passer d’un service hospitalier à l’autre lors de l’apprentissage. Il règle donc son compte à chaque spécialité l’une après l’autre, dans une optique très documentaire. On peut considérer ce choix comme une facilité mais le traitement de chaque intrigue suffit à fermer la bouche à tout détracteur. La documentation impressionnante et le réalisme cru des situations (rare dans le seinen, genre plus souvent dévolu au fantastique ou au polar) rendent l’œuvre définitivement fascinante. Par ailleurs, si le héros reste très noble, la pléiade de personnages secondaires n’est pas présentée comme autant de « méchants » ou de « gentils ». Dans une tradition tout orientale, les médecins, patients, parents… évitent l’écueil du manichéisme en réagissant de manière simplement humaine. À lire, d’autant que pour une œuvre conçue pour modifier les habitudes japonaises, il faut reconnaître que certaines situations et problèmes éthiques sont universels.
Say Hello to Black Jack, textes et dessins : Shûhô Satô, 9 volumes parus aux éditions Glénat.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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