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Duueh de Daniel Richter

Par Pascaline Vallée • lun 2 jan 2006 • Categorie: Art Contemporain, Peinture/Dessin

Et si les anges ne savaient pas voler ? Et si ils étaient simplement posés sur un nuage, et qu’un mauvais souffle pouvait soudain les faire tomber sur Terre ? C’est ce qui semble se passer dans Duueh, tableau de Daniel Richter. Anges surpris, quatre formes incandescentes et effrayées tombent dans une chute vertigineuse sur la ville.

La nuit étend sa chape noire sur les Hommes endormis. Parsemées sur le flan de la montagne, les maisons marquent de légères tâches rouges le paysage assombri. Aucune lumière n’éclaire les fenêtres de ce village stylisé, aucune âme humaine ne manifeste sa présence. Richter nous place face à un paysage retiré et sans grand caractère, où seule un sorte de tour (clocher ?) crée un point d’attraction pour le regard. Tout y est calme et sans histoire.

Mais dans le sommeil du monde, une chose extraordinaire se produit : du ciel tombent des formes humaines aux couleurs translucides. Étendant les bras, elles tentent vainement de ralentir leur chute, ouvrant des yeux et des bouches vides. Telle une météorite percutant l’atmosphère, la forme la plus basse s’enflamme et diffuse une lumière blanche irisée des mêmes nuances de couleurs que celles qui ont gagné le paysage. Car ces êtres, initialement rouges, jaunes, ou encore bleus, voient leurs teintes se répandre en flocons et déteindre sur le paysage.

Daniel Richter a laissé glisser un pinceau dégoulinant sur la toile. Ainsi, les figures semblent avoir entraîné le ciel dans leur chute. Elles-mêmes se changent en ectoplasmes, dévêtues de leurs couleurs par les arbres du sol. Déformés par la force du mouvement, leurs traits s’estompent, et perdent peu à peu leur humanité pour ne plus former que de vagues silhouettes. Devenues androgynes, celles-ci semblent fondues d’un même métal incandescent.

Collision des formes, l’œuvre de Richter s’appuie sur un jeu d’oppositions qui la rendent plus percutante. Ainsi la vitesse de la chute est d’autant plus palpable qu’elle contraste avec la quiétude du paysage, et le flou des silhouettes souligne la rigidité des maisons.

Cependant, la forme rouge revêt un caractère particulier. Placée au centre, elle est en effet la plus identifiable car la moins déformée. Tandis que les visages de ses compagnes sont disloqués, le sien garde sa forme et sa couleur originelles. Ses bras sont également distinguables, émergeant d’une sorte de robe en haillons. Contrairement aux formes écartelées, elle paraît ainsi mieux supporter l’agression de l’atmosphère terrestre. Femme parmi les êtres, placée au centre en point d’union, serait-elle la cause de la chute ?

D’un point de vue moins poétique, l’œuvre de Richter peut se voir comme une métaphore du renouveau artistique, car l’exposition Big Bang, où nous pouvons découvrir Duueh, a pour ambition de réunir les différentes tendances artistiques du XXe siècle. Ce faisant, elle s’intéresse aux œuvres qui, comme celle dont nous parlons ici, travaillent à la déconstruction des valeurs instituées. La dualité dont fait preuve le travail de Richter témoigne du bouleversement auquel œuvrent les artistes d’avant-garde. En effet, constamment, l’Art visionnaire s’attache à renier les valeurs, à provoquer les traditions, se précipitant parfois dans une chute mortelle. Ainsi, il déteint toujours sur l’art classique, qui lui est calme et froid tout comme le décor de Richter.

Foisonnante de possibilités, Duueh suscite donc autant d’interprétations que de cerveaux qui la contemplent. Peut-être finalement Daniel Richter n’a-t-il utilisé ces figures que pour leurs qualités matérielles, à la manière de cet art abstrait qu’il pratiqua longtemps. Sans prendre en considération leur connotation, il les aurait juxtaposées dans le seul but de structurer son œuvre, libérant ainsi son imagination et celle du spectateur.

Duueh, Daniel Richter, huile sur toile, 300×200 cm, 2003.

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