Brokeback Mountain, Original Soundtrack par Gustavo Santaolalla
Par Labosonic • jeu 12 jan 2006 • Categorie: MusiqueAlbum sorti le 9 janvier 2006
L’art de la composition cinématographique est un des exercices les plus difficiles qui soient. Les grands de la musique de film ont l’art de demeurer au second plan sans jamais être en retrait. Selon les vœux du réalisateur et les besoins narratifs, la musique peut prendre le pas sur les images, s’imposer au spectateur sans être visible à l’écran. Bien plus souvent, au contraire, elle se doit d’être un fond sonore discret, à peine plus perceptible que le silence qu’elle masque. Les spécialistes du genre sont de véritables funambules de l’orchestration : d’un même thème, ils vont réaliser toute une palette de déclinaisons adaptées aux différentes ambiances du film. Raconter une histoire en musique n’est jamais chose simple mais réussir à se mettre à l’unisson du récit d’autrui est infiniment plus difficile.
Déjà compositeur de la musique de 21 Grammes, l’argentin Gustavo Santaolalla s’était particulièrement illustré sur la bande-son du Carnet de voyages de Walter Salles. Son travail y était remarquable parce qu’il ne se faisait justement pas remarquer. Toujours en contrepoint des images, à la mesure exacte de la réalisation, ses compositions approchaient la perfection, peut-être juste un peu trop lyrique dans la scène finale de traversée du fleuve qui l’était tout autant.
La partie instrumentale du disque, appelée communément score[1], est marquée par la volonté d’installer un climat, une ambiance. Le Secret de Brokeback Mountain est un film sur le far-west mais certainement pas un film de cow-boys. Des garçons vachers traversent l’écran pour y exercer des activités typiques du style western : captures au lasso, rodéo. Mais leurs sentiments, leurs émotions vont bien au-delà des pensées manichéennes qui pourraient traverser l’esprit de l’effigie d’une marque de cigarettes. La musique se doit d’être adaptée à cette vision complexe du thème classique de l’Ouest.

Exit donc les sonorités à la Ennio Morricone propices aux duels des westerns spaghetti, oubliés aussi les clichés de la musique traditionnelle country de John Hartford pour O’Brother, le choix de Gustavo se porterait plutôt sur un blues. Une musique mélancolique, comme jouée au coin d’un feu de camp dans des vastes étendues, légèrement électro-acoustique, mi-bluesy, mi-country, un peu dans la droite ligne du travail de Ry Cooder pour le Paris Texas de Wim Wenders.
Les instrumentaux de Brokeback Mountain, Original Soundtrack constituent le meilleur d’une bande sonore riche en originalités. Ils évitent le piège que de prestigieux ancêtres (Lalo Schiffrin, John Barry), à force de talent, ont tendu. La règle du « quelques notes, déclinées et orchestrées à l’infini, pour tout un film » est transgressée avec bonheur. Snow, Riding Horses ou le très country An angel went up in flames sont foncièrement différents pour notre plus grand bonheur des trois variations sur le thème principal. Mieux encore, Santaolalla évite de tomber dans cet excès de violons et ces déferlements de cordes invitant au sentimentalisme larmoyant. Tout le contraire de ce qu’une certaine école nord-américaine de la bande originale croit nécessaire à chaque expression de sentiment[2].
Les versions chantées qui agrémentent le tout, aussi réussies soient-elles, méritent moins de commentaires. Vous les écouterez durant le film, tandis que vous ne ferez qu’entendre les instrumentaux. La version très réussie du It’s so Easy, de Buddy Holly par Linda Rondstadt, le The maker makes de Rufus Wrainright donnent à l’album un petit côté commercial qui, loin d’être désagréable, permettra aussi à ceux qui fuient les salles obscures, d’apprécier cet album pour lui-même.
Brokeback Mountain, Original Soundtrack mérite bien, une fois n’est pas coutume, l’épithète original tant il évite de sombrer dans les poncifs musicaux de l’accompagnement sonore. Il apporte une illustration sensible, juste, toute en retenue, à un film qui l’est tout autant.

Brokeback Mountain, original soundtrack, Gustavo Santaolalla, édité chez Verve Music.
Crédit photographique : UGC PH / Pathé Distribution.
[1] Le score est la bande sonore instrumentale originale d’illustration d’un film. On lui préfère parfois une compilation de chansons, à la manière de Quentin Tarantino qui plonge dans sa discothèque personnelle. Pire, encore, au mépris des compositeurs, il n’est parfois pas commercialisé, les producteurs préférant demander à des artistes d’horizons divers des musiques inspirées du film.
[2] Les amateurs du genre se réjouiront de la récente compilation de l’œuvre de Craig Armstrong : Film Works 1990-2005.
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La b.o de 21 gram reste pour moi une des meilleures.Je connais pas son travail sur Brokeback Mountain, je sui curieux de le découvrir!