Voirin à Montataire, de Pierre Alechinsky
Par Pascaline Vallée • lun 23 jan 2006 • Categorie: Art Contemporain, Peinture/DessinTrop construites pour être dessins d’enfant, trop hétéroclites pour se classer dans les œuvres à message, les oeuvres lithographiques de Pierre Alechinsky marquent pourtant l’esprit qui les regarde. Petits bouts de monde ou de pensées, elles relèvent plutôt des impressions. Ainsi, Voirin à Montataire nous offre une image épurée de soleil dardant ses rayons, souligné d’un cadre coloré et d’une « légende » imaginaire.
L’oeuvre, par son titre, rend hommage à la lithographie, au travers de la presse Voirin, sur laquelle Alechinsky a beaucoup travaillé. Montataire étant l’usine d’où elle sortit, le titre évoque ainsi le passage du potentiel (le concept) au réalisé (la machine). Ce changement d’état prend ici un chemin initiatique, qui mène à la réalisation future des œuvres lithographiées.
Au-delà de ce contexte, Pierre Alechinsky exprime une fois de plus son talent imaginatif. Nouvelle forme de carnet de voyage, Voirin à Montataire relaie en effet une vision propre à l’artiste. Il n’y représente plus un voyage matériel, mais celui, spirituel, que permet la création artistique. Réflexion de l’auteur sur son travail, elle traduit en images la conception d’une œuvre.
Dans la partie basse, on peut voir une suite d’éléments hétéroclites. Petites fenêtres sur l’inconscient du peintre, elles représentent des sujets naturels, susceptibles de susciter son inspiration. Un arbre, une flaque, la mer se succèdent, dans un style griffonné très prisé par l’auteur. Chaque compartiment a sa forme propre, plus ou moins grande, plus ou moins droite. Petites formes noires emboîtées, elles forment un tout, où détonne une case jaune. Rayon de soleil parmi les ombres, celle-ci peut se voir comme le petit grain de génie, l’inspiration « lumineuse » du peintre.
Echos ou plutôt source de cette lumière, un soleil stylisé occupe la plus grande partie de l’espace. Sorte de labyrinthe simplifié, il se compose de cercles concentriques, reliés par un petit trait. On peut ainsi suivre son tracé de cercle en cercle, et le prolonger au-delà du cadre. Elément le plus simple, il tranche avec les angles qui l’entourent, et nous attire ainsi irrésistiblement.
Pour le mettre en valeur, des parties colorées viennent l’encadrer. Déchirées, elles tentent, malgré leurs différences de teinte et de taille, de composer un rectangle autour du sujet. Multiples essais tremblants, faites d’entailles et de bavures, elles figurent les difficultés que l’artiste éprouve à mettre sur papier le sujet insaisissable. Celui-ci emplit d’ailleurs le cadre, et semble prêt à le faire éclater si le peintre ne parvient pas à le canaliser.
Contraint par les dimensions de son œuvre (1,2×1,6m), Pierre Alechinsky ne multiplie pas les détails. Au contraire, l’artiste sait avec talent tirer profit des parties blanches. Comme dans l’art asiatique, le papier apparent n’est plus vide, mais disponible. Il contient en germe de multiples possibilités, visibles ou invisibles. Ainsi le spectateur, dont le cerveau complète toujours les parties manquantes, peut y voir des éléments concrets, comme le ciel, ou des atmosphères impalpables.
Comme Alice crée une vie derrière le miroir, Alechinsky nous offre un reflet fantastique de notre quotidien. Voirin à Montataire semble en effet l’image déformée d’un fait ordinaire, au détail près que le cadre n’est pas un, mais plusieurs, et qu’il entoure un coucher de soleil fantasmagorique, souligné d’une légende en langue inconnue. Sous l’œil de Pierre Alechinsky, les choses se teintent de couleurs chatoyantes, et révèlent une simplicité bienveillante. Il nous transmet ainsi une vision idéalisée de la conception artistique, celle d’une œuvre chaleureuse, qui se répand comme l’encre de la lithographie pour venir imprégner les esprits.
Voirin à Montataire, Pierre Alechinsky, 1,2 x 1,6m, 2003.
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