Lincoln tome 4 : le casse-pieds de Dieu
Par Julien Meyrat • mar 21 fév 2006 • Categorie: Bande Dessinée / MangasPublié en février 2006
Il y a les grands éditeurs : Delcourt, Dupuis, Dargaud, Casterman, Soleil… Il y a les indépendants : L’Association, Les Requins Marteaux… Et puis il y a les intermédiaires, les éditeurs en voie de développement, les petits émergeant avec un répertoire éclectique. Paquet est de ceux-là. Révélé il y a quelques années, cet éditeur s’est fait un nom avec une gamme de séries françaises originales comme Elle, Lock et, donc, Lincoln.
Lincoln, c’est l’histoire d’un casse-pieds de première. Né dans un bordel, Lincoln s’estime destiné à le foutre en toutes circonstances. Anarchiste, égoïste, pas vraiment méchant mais je-m’en-foutiste ultime, Lincoln sème le boxon dans son Far West natal, au nom de son malheur personnel : personne ne veut de lui, pourquoi voudrait-il du monde ? Mais Dieu veille sur ses ouailles. Il se présente même à Lincoln sous les traits d’un petit vieux et lui parie qu’il sera heureux un jour. Et comme le cow-boy ricane en estimant qu’il faudra sans doute attendre quelques siècles, Dieu le rend immortel. Avec l’éternité devant lui, il finira bien par trouver quelque chose qui le satisfera. Passé les premiers réflexes de notre « héros », consistant à se beurrer consciencieusement la gueule et à forniquer avec toutes les demi-mondaines du coin, il finit par rejoindre à sa manière l’idéal de justice du Père tout-puissant qui le suit en permanence. Bien sûr le diable n’est pas loin : sans cesse il va tenter d’entraîner Lincoln dans ses combines. Mais notre casse-bonbons n’est pas foncièrement méchant, il est surtout indépendant et a tendance à envoyer bouler tous les partis.

Le tome 3 (Playground) avait laissé notre immortel membre honoraire de la police de New York après un coup d’éclat, on s’en doute, peu désintéressé. Nous le retrouvons quelques années et quelques kilos plus tard dans le tome 4, en flic éminemment corrompu. Dieu ayant d’autres projets pour ce héros si attachiant, Lincoln se retrouve expédié dans un pénitencier tenu par un fondamentaliste chrétien adepte de l’expiation volontaire (ou pas) des péchés réels (ou pas). À sa charge de remettre de l’ordre dans cet établissement qui donne mauvaise réputation au Seigneur. Évidemment, comme on commence à le connaître, on se doute que le fier justicier va surtout essayer de s’évader. Accomplira-t-il finalement les divins desseins ?
Avec son graphisme vif et son découpage entraînant, Lincoln se démarque nettement de la production actuelle. Le tout associé à un scénario bien ficelé sans être complexe aboutit à un résultat sacrément efficace. Le trio de base, rappelant celui de la série animée américaine Dieu, le Diable et Bob, est particulièrement hilarant. L’univers (le Far West tirant vers la fin) est réaliste et bien rendu. L’histoire avance bon train, souvent dans des directions inattendues. On ne sait jamais trop si Lincoln va se laisser porter par son égoïsme ordinaire ou s’il va étaler ses prouesses de justicier. Les auteurs réinventent en permanence le vieux gag du personnage pris entre sa bonne et sa mauvaise conscience, sauf qu’ici le héros emprunte presque toujours une troisième voie, plus hasardeuse, plus égoïste mais finalement souvent efficace. Quant à la morale, ce tome 4 tranche légèrement avec les précédents : les conséquences à long terme des actions de notre Highlander d’opérette satisfont le diable, ce qui n’est jamais bon signe.
Côté auteurs, nous nageons en pleine affaire de famille. Entre les frères Jouvray, Olivier et Jérôme, respectivement scénariste et dessinateur, et Anne-Claire, la femme de Jérôme, qui colorise, l’œuvre bénéficie d’une connivence évidente entre les différents paliers de création. Lincoln c’est de la bonne Bande Dessinée artisanale. Le lecteur n’a aucune idée de la direction que va prendre l’épisode suivant, et d’ailleurs les auteurs non plus. Les interviews concordent : chaque épisode sera le dernier, ou pas, ça dépend des idées que Jérôme aura pour le suivant. Ce qui nous ramène aux vieilles séries d’avant les sagas intergalactiques à la Sillage ou Lanfeust, quand un épisode se suffisait à lui-même du moment qu’on connaissait le principe de base ! Le temps béni des Tuniques bleues, des Astérix (les derniers ne comptent pas !) et des Lucky Luke. Un retour appréciable à une absence de « continuité », un concept qui a fait beaucoup de mal au comics et menace d’en faire autant à la bande dessinée européenne. Dans Lincoln, pas besoin de relire les trois premiers tomes pour comprendre le quatrième. Le tout sur un ton moderne, agréable et pas bête du tout. Que demande le peuple ?
Lincoln, tome 4, Châtiment Corporel, scénario Olivier Jouvray, dessins Jerôme Jouvray, couleurs Anne-Claire Jouvray, éditions Paquet.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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