Mr. DOB de Takashi Murakami
Par Pascaline Vallée • lun 6 mar 2006 • Categorie: Art ContemporainÊtes-vous Poku ? Ce concept relativement nouveau, concaténation de « Pop » et de « Otaku » (fan de dessins animés japonais), symbolise la récente réorientation de la culture japonaise. Assaillie par l’envahissante culture occidentale, mais néanmoins attachée à ses racines, elle s’est ainsi forgée une identité propre, compromis de ces deux influences.
À travers Mr. DOB, figure créée en 1993 et déclinée à toutes les sauces, Takashi Murakami se fait porte-parole de cette génération. Figure aux oreilles fortement inspirées d’une célèbre souris américaine, Mr. DOB étale en revanche un sourire très manga. Gigantesque, le « visage » aux yeux démesurés symbolise ainsi la démesure américaine, et son appétit convoitant peu à peu le monde. En contrepartie, ses traits relèvent du manga, et conservent donc un style japonais.
Premier caractère frappant, l’expression de Mr. DOB est également typiquement japonaise. Son sourire niais, ses yeux écarquillés et disproportionnés sont dignes d’un personnage traditionnel. Il reprend ainsi l’exagération propre aux mangas, qui pousse toujours les dessinateurs à forcer les traits. De cette manière, Mr. DOB s’inscrit parfaitement dans l’univers irréel peuplé de fleurs roses et jaunes de cet art, récemment passé du statut de subculture à celui de culture. Comme beaucoup de dessins de Murakami, il entraîne le spectateur dans un univers décalé, où la couleur prend le pas sur le réalisme. Car c’est à ce monde faussement « gentil » (Kawaï), en réalité coloré de fantasmes et d’érotisme, qu’appartiennent les œuvres de l’artiste japonais.
Takashi Murakami et ses contemporains créent donc incontestablement avec le Poku un nouveau Pop Art. Substituant le manga à la Bande dessinée, ils manifestent la même volonté de montrer l’art comme une marchandise, produit du monde actuel. Séries et réutilisations sont à l’honneur, reflétant ainsi la forte industrialisation qui touche le domaine culturel. De cette manière, ces artistes entendent constituer un mouvement accessible et compréhensible par le plus grand nombre.
Cependant, on peut voir ici, au-delà d’une simple imitation, un sous-entendu tout en dérision. Car ce sourire est trop grand, cette tête gonflable est trop voyante pour ne pas être considérée comme un masque. Mr. DOB agit ainsi comme une figure hypnotique, une poupée de carnaval, derrière laquelle œuvrent d’autres acteurs d’une culture plus provocatrice. La culture Poku s’étale, peut-être pour mieux faire prendre conscience à ses spectateurs qu’elle les envahit. Avalés ou effrayés par ce gigantisme à l’américaine, ils auront ainsi le choix entre l’acceptation de cette simplicité et la réflexion vers d’autres formes artistiques, pour lesquelles le Japon n’est pas en reste.
Mr. DOB, Takashi Murakami, 1993, personnage caricatural décliné en divers produits.
Technorati Tags: Takashi Murakami, manga, Bande dessinée, Mr. DOB, Art Moderne, Critique, Opinion, Culture
