Sentaï School : Goldorak forever !
Par Julien Meyrat • mar 7 mar 2006 • Categorie: Bande Dessinée / MangaTome 3 publié le 1er mars 2006
Peut-être (sans doute) faites-vous partie de la « génération Goldorak », née entre 1975 et 1980 et nourrie à l’animation japonaise. Peut-être, comme beaucoup de vos semblables, avez-vous acquis l’une ou l’autre de ces séries qui ne cessent de sortir en DVD (des classiques Albator ou Dragon Ball aux moins connus mais tout aussi magiques Nadia, le secret de l’eau bleue, Fly ou Jeanne et Serge…). Peut-être même avez-vous assisté à une Gloubi-boulga Night, grand-messe un peu effrayante où de vieux nostalgiques hululent devant des génériques touchants de naïveté. Sans atteindre ces extrémités, peut-être tout simplement vous remémorez-vous votre enfance avec une certaine nostalgie et une tendre indulgence envers ce petit écran qui savait si bien vous transporter au-delà du morne réel du quotidien.
Eh bien dans ce cas Sentaï School est fait pour vous. La Sentaï School, c’est l’école où l’on forme les héros. Elle vous transforme un gamin en héros japonais en quelques années, résultat garanti. Sentaï School, c’est surtout une des bandes dessinées les plus drôles de ces dernières années, sans doute appelée à devenir LA référence ultime de toute une génération. Jusque-là, les souvenirs de l’époque Goldorak, Albator et consorts n’avaient généré que de sombres parodies assez oubliables, scatos ou pornos, sans autre intérêt que de signifier le mépris ouvert du franco-belge pour les « japoniaiseries ». Sentaï School, produit de deux fans de la première heure, est au contraire un hommage appuyé en même temps qu’une parodie délirante. Mais la parodie, pour être réussie (et donc faire rire), doit être sincère et tendre. Qui aime bien châtie bien. Or les auteurs, Florence Torta et Philippe Cardona, n’aiment pas : ils adorent, ils vénèrent les séries nippones. Les sentai et les space sheriff, en particulier (ces séries live type Bioman, X-Or, San Ku Kai…). Partant du principe que ces héros ont bien dû apprendre leur métier quelque part, les auteurs ont développé le concept d’une école où les gamins apprennent à devenir des héros. Un principe qui n’est pas sans rappeler une autre série culte des années 90, Tiny Toons. Sous la férule attentive du principal Ultra sama et de monsieur Georges Spectreman (caricatures respectives d’Ultraman et de Spectreman, deux des premiers sentai qui firent un passage éclair sur nos écrans il y a bien des lunes), une flopée d’enseignants forment leurs élèves aux matières les plus diverses. Cuisine, déguisement et même « ténébritude », enseignée par un mini-Albator désopilant. Parmi la promotion du moment, cinq élèves se démarquent : Ken, robot humain perpétuellement à l’ouest ; Toâ, gourmand invétéré qu’on devine le plus malin du groupe ; Keiji, major de promo légèrement efféminé ; Duke, guitariste grunge un peu fainéant sur les bords ; et Hongô l’excité, brun et ténébreux. Autour d’eux gravite une pléthore de personnages savoureux : Bibi, la sœur de Keiji dont la timidité peut laisser place à une furie destructrice ; Guy, parodie de Cobra, obsédé par sa « rebelle attitude » qui lui fait faire tout à l’envers (« Peuh, moi j’suis un rebelle, je joue pour perdre ! ») ; Stratéquerre, version délirante du grand stratéguerre de Goldorak, principal de la Villain School où l’on enseigne à raconter son plan aux bons avant de les tuer, et surtout Matt Ban, pseudo-Batman évoquant un croisement entre un menton et un parapluie, personnage haut en couleur parlant comme le traducteur automatique de Google.
Si à l’origine les personnages reprenaient des archétypes de séries nippones, les choses ont évolué d’épisodes en épisodes. Aujourd’hui les rôles sont bien définis et les auteurs font progresser leurs héros au gré des aventures. De plus les références se sont élargies à toute la culture pop des années 80, télévisuelle, cinématographique et même musicale. Le tome 3 marque justement un pas en avant : véritable saga en huit épisodes, on pourrait l’appeler pour simplifier Le Procès de Matt Ban. En gros, Matt Ban est amené de force aux États-Unis où il doit être jugé. Une délégation d’élèves de la Sentaï School est envoyée là-bas pour témoigner. Nos cinq héros en devenir vont bien sûr se perdre et traverser les USA, semant le chaos partout où ils passent. L’occasion de délaisser (un peu) le répertoire nippon pour égratigner une culture américaine qui a elle aussi laissé une empreinte durable sur nos petits écrans.
En évoquant successivement le comics (on sent que Cardona est un grand fan de super héros), le western (Impitoyable…), le complot (X-Files…), la prison (Les Évadés, Le Silence des agneaux…), le procès (Ally McBeal…), les auteurs mènent leur aventure bon train sans jamais perdre de vue l’essentiel : amuser. Sentaï School est loin du simple catalogue de références qu’il aurait pu devenir. Il brasse un humour très personnel fait de parodies, de calembours, de délires à la limite du non-sens et de private-jokes, l’ensemble tout en finesse. Un mélange qui remporte vite l’adhésion. On commence à lire par nostalgie, on continue par pur plaisir de la découverte. Rendant hommage à un pan de la culture pop française sans jamais en faire un bête objet de culte, Sentaï School est une réussite comme on en voit peu.
Pré-publiée dans Coyote magazine, la série n’a pas peu contribué au succès de celui-ci : malgré l’indéniable qualité de cette publication, il est probable que beaucoup ne l’achètent que pour Sentaï School. Le trait souple et terriblement efficace de Cardona, ses personnages si expressifs, au format SD (super deformed, un style bien connu des fans de Kimengumi - Un collège fou, fou, fou auquel Sentaï School fait inévitablement penser), et sa mise en case impeccable contribuent évidemment au succès de la série, mais c’est l’écriture qui fait toute la différence. Le dynamic duo Torta et Cardona se donne à fond pour nous offrir un divertissement de haute qualité, une petite perle dans la production actuelle. Les fans d’antan adoreront, les jeunes lecteurs aussi (même en passant à côté des références, il reste suffisamment d’originalité pour justifier l’adjectif « génial »). Chapeau bas.
Sentaï School, Florence Torta, Philippe Cardona, trois tomes, éditions Kami.
Interview Florence Torta & Philippe Cardona
Montés à la capitale pour le festival Game in Paris, les auteurs de Sentaï School ont répondu à quelques questions pour Culturofil.
Comment est née l’idée d’une école de héros japonais ?
F. T. : Tout est parti d’une soirée vidéo. C’était le début du revival des vieilles séries, mais on ne trouvait dans le commerce que les grands titres : Albator, Goldorak… Nous étions tombés sur toute une collection de VHS de vieux sentai. Vers 4 h du matin, après un long visionnage, nous en étions à penser que certains de ces vieux héros mériteraient de retourner à l’école pour apprendre leur métier. Et Philippe s’est dit que c’était une bonne idée de série pour Dream On, le fanzine sur lequel on travaillait à l’époque.
Au début, les références étaient très axées manga, animation japonaise… mais depuis quelques temps, on a l’impression qu’elles ciblent toute la culture pop des années 80.
F. T. : Quand on fait une référence, ce n’est pas parce qu’elle date des années 80 mais parce qu’on l’aime. Évidemment, étant donné notre âge, nous faisons partie de la vieille garde des fans de mangas. Mais on apprécie aussi les œuvres récentes. Je suis une grande fan de Hellsing, de Full Metal Alchemist…
P. C. : En fait, ce côté : « Sentaï School, c’est la série pour les vieux fans de manga ! » commence à nous fatiguer. On ne renie absolument pas cet aspect de notre travail, mais ce n’est pas que ça. Un exemple : dans l’épisode Resident Sentaï [Tome 2], on voit toutes les versions d’Eddy, le zombi mascotte du groupe Iron Maiden. On ne les a pas mises parce que c’est daté « années 80 ». On les a mises parce qu’on adore Iron Maiden, qu’on avait besoin de zombis dans l’histoire et que ça collait parfaitement. On ne cherche pas la référence pour la référence, il faut avant tout servir l’épisode. À l’arrivée, on a deux publics : les anciens qui rient aux références à Albator, Princesse Sarah… et les petits jeunes qui s’amusent en reconnaissant Naruto ou Luffy… Et souvent les vieux ne comprennent pas ce qui fait rire les jeunes et vice-versa.
Pour les prochains tomes, vous comptez rester sur ce format : « un album, une longue histoire » ?
F. T. : Il n’y a pas de manière d’écrire Sentaï School, on fait ça sur l’inspiration du moment. La seule fois où on a écrit intégralement un épisode [Kei-Ji-Oh, tome 1], on a dû tout recommencer alors qu’il était presque fini : on trouvait que, finalement, ça ne collait pas. Maintenant, nos personnages nous sont tellement familiers qu’on sait exactement à quel moment les faire intervenir. Avec précaution toutefois : des personnages « concepts » comme Guy le rebelle, Koji qui fait tout mieux que tout le monde… sont très efficaces mais à double tranchants. Ils deviennent vite envahissants. Dans le tome 3 on les a volontairement écartés pour recentrer un peu sur nos cinq « héros ».
P. C. : Ce tome commence par l’épisode de la kermesse de l’école, parce qu’on trouvait que ça manquait. Cet épisode se finit sur un cliffhanger : on avait l’idée (encore vague) d’une histoire sur deux épisodes. Et puis, peu à peu, celle d’une histoire sur tout l’album s’est imposée. Pour la suite, on n’y a pas encore réfléchi. Pour l’instant on se laisse un peu vivre. Le prochain Coyote sortira sans épisode de Sentaï School. On préfère faire un break plutôt que de produire quelque chose de moyen à nos yeux.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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[...] qu’il en rêvait, Philippe Cardona a enfin pu faire son manga à lui. Loin des délires de Sentaï School, écrits à quatre mains avec Florence Torta, et des historiettes de Foot 2 rue, il se lance dans [...]