Vie ? ou Théâtre ?, Charlotte Salomon
Par Pascaline Vallée • lun 13 mar 2006 • Categorie: Peinture/DessinExposition jusqu’au 21 mai 2006
Ca ressemble à un livre d’images, mais ça serait plutôt un conte de fées cruel. En effet, Vie ? ou Théâtre ? tresse un Singspiel (pièce de théâtre chantée) où la vie danse dangereusement avec la mort. Dans cette série de près de huit cent gouaches, Charlotte Salomon exprime une peur enfantine de la mort, mêlée à un hymne à la vie empli de sagesse. Comme dans la tragédie, le destin semble poursuivre les héros, les pousser à la mort et leur rappeler leur finitude.
Née dans une famille juive en 1917, Charlotte Salomon était aux premières loges pour assister au triste spectacle qu’offrait le monde à cette époque. Mais tandis que la grande faucheuse se fait de plus en plus menaçante, la jeune femme trouve dans l’art un refuge salvateur. Enfant d’une lignée marquée par le suicide, elle décide de conjurer cette malédiction en choisissant de brandir la création comme talisman protecteur.
Son trait tremblant, témoin du trouble né de cette certitude de la mort, est celui d’un enfant qui a peur. L’horizon, quand il est là, est penché, les pieds ne touchent qu’à peine le sol, et la perspective s’abolit. Mais l’aplanissement des détails rend d’autant plus visible l’intention de l’artiste. Le symbolisme léger des gouaches prend ainsi l’aspect d’une conjuration, qui retient la mort dans son geste. Et en guise de morale, ou de formule magique, on retiendra cette réplique de Daberlohn, personnage de la pièce symbolisant la renaissance : « ce qui compte, ce n’est pas que la vie nous aime, c’est que nous aimons la vie ». Charlotte s’en souviendra tout au long de son travail, et l’en imprégnera.
La plupart des images de Vie ? ou Théâtre ? illustrent donc l’histoire créée par Charlotte Salomon à partir de sa vie et de celle de son époque. Souvent séparées en deux tableaux, elles ne se comprennent qu’avec les paroles qui les accompagnent. L’histoire mêle poésie et vie quotidienne, entonnant un hymne à la vie basé sur la compréhension de la mort. Comme son titre l’indique, elle pose également la question de la comédie humaine et de l’art comme échappatoire. Le théâtre, qui ressemble tant à la vie, doit-il s’y substituer pour embellir les choses et dédramatiser la mort ? Ce qui, au premier regard, était un conte d’enfant, devient alors un véritable questionnement métaphysique.

La technique picturale traduit bien ce double niveau de lecture. N’utilisant que les trois couleurs primaires, la jeune femme s’exprime d’une manière simple, qui s’emplit pourtant de mystère. Comme ces mots parfois troublants, semblables à ceux des poètes, l’image n’est pas toujours lisible au premier abord, et révèle une profondeur cachée proche de la recherche expressionniste.
Par ailleurs, certaines de ces gouaches se dégagent par leur qualité. Car si l’artiste peint avec une grande sensibilité, celle-ci se ressent d’autant plus quand le sujet s’y prête. Ainsi, l’artiste raconte le suicide d’une Charlotte Knarre démultipliée pour que le spectateur suive son trajet jusqu’à l’eau qui l’engloutira. Son héroïne évolue dans un paysage teinté de rouge et de sombre, comme imprégné de sa propre tristesse. Face à ce genre de gouache, on pense inévitablement à Edouard Munch, avec lequel Charlotte Salomon partage une réelle faculté à transmettre l’angoisse.
Le masque théâtral de Paulinka (notre photo) quant à lui, pourrait constituer une œuvre à part entière. Saturés de couleurs, les cheveux en volutes de la cantatrice expriment tout le rayonnement émanant de sa personne. Malgré cette qualité, ce portrait demeure attaché à la pièce, et entre en résonance avec le masque blanc aux yeux fermés de Daberlhon, qui en eu la vision.
Par ces jeux de contraste et ces montées d’émotions, Charlotte Salomon met ainsi dans ses gouaches sous-titrées toute l’intensité d’une représentation vivante. C’est un art complet qu’elle propose, n’oubliant pas de joindre à l’image et aux mots la musique. Même si les mélodies restent à l’état de titres, elles laissent au spectateur le soin de monter lui-même, intérieurement, le spectacle.
Pour compléter ce Singspiel, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme propose une chronologie de la vie de l’artiste, ainsi qu’une série d’évènements liés à l’installation.
Vie ? ou Théâtre ?, Charlotte Salomon, Hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 75003 Paris.
Crédit photographique : Musée historique juif d’Amsterdam et Fondation Charlotte Salomon, Amsterdam.
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Pascaline Vallée est une ancienne rédactrice Arts du magazine.
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