Le Combat ordinaire 3 : les petits riens de Larcenet
Par Julien Meyrat • mar 28 mar 2006 • Categorie: Bande Dessinée / MangaPublié en mars 2006

Le père de Marco est mort. La réalité inéluctable se révèle peu à peu à notre photographe déjà en pleine crise existentielle. Comment affronter la perte d’un être cher, celui-là même qui, la veille de son suicide, consignait dans un carnet la naissance de six souris sous le perron ? Comment envisager l’existence sans celui qui a fait de vous l’homme que vous êtes ? Marco, alors que sa vie personnelle et professionnelle amorce un nouveau tournant, doit affronter cette question cruciale pour sa propre quête identitaire : qui était l’homme derrière le père ?

Le Combat ordinaire restera sans doute dans les archives du neuvième art comme un des événements littéraires des années 2000. Manu Larcenet, intronisé chantre de l’humour français dans les pages de Fluide glacial (Bill Baroud) et icône de l’art séquentiel aux côtés des incontournables Lewis Trondheim et Joann Sfar (Donjon parade, Les Cosmonautes du futur…), nous fait le même coup que Coluche avec Tchao pantin. Le comique se révèle d’une vibrante intensité dans le drame, ou du moins la peinture crue de la réalité moderne. Lors de la sortie du premier tome, cette bande dessinée de haute volée détonait au milieu de la bibliographie de l’auteur : à la fois en rupture avec sa production habituelle et pourtant parfaitement synthétique. Le Combat ordinaire, c’est tout Larcenet en un bouquin : les banlieues de Total souk pour Nic Oumouk, l’angoisse impressionniste de La Ligne de front, l’Alzheimer de Robin des Bois, l’autobiographie campagnarde du Retour à la terre… avec la gravité qui prend le pas sur la rigolade, le sérieux sur l’humour, quoique ce dernier soit présent dans bien des cases. Comme si tout son travail drolatique n’avait été qu’un vaste champ d’expérimentation préparant cette œuvre intimiste. Résultat : prix du meilleur album à Angoulême en 2004. Une consécration pour un des auteurs les plus actifs du moment.
Dévoilant la vie d’un artiste tourmenté, Larcenet applique son trait hyper expressif à un récit oscillant entre chronique contemporaine et autoportrait. Difficile en effet de ne pas assimiler Manu et Marco, tous deux artistes auto-exilés dans la cambrousse et redécouvrant le « vrai sens de la vie ». L’auteur en profite pour porter un regard acerbe sur la société moderne, multipliant les niveaux d’observation : considérations sociales, politiques, personnelles, psychanalyse, angoisse artistique, communication familiale, méandres professionnels, déni de la réalité… de grands sujets de tous les jours, évoqués ou subis par des personnages de tous les jours. Sa peinture d’une population ouvrière perdue mais digne (au centre de l’œuvre de Marco et donc de Manu) reste une des plus belles et des plus justes du moment. Quant à Marco, difficile de ne pas croire en ce personnage autant bourré de défauts que de qualités. Trop imparfait pour ne pas être vrai. Incarnation de l’homme perdu aux frontières des choses, entre monde ouvrier et artistique, ville et campagne, adolescence et responsabilités, Marco se désespère en réalisant que les choses qu’il voudrait simples sont très compliquées. Et peut-être vice-versa. On est loin des considérations bobos à la Monsieur Jean (de Dupuy et Berberian, BD très louable par ailleurs mais aux résonances certainement moins « sociales »).
La série étant prévue en quatre tomes, le troisième opus est fatalement le moins attendu. Étrange objet qu’un troisième tome dans une tétralogie : le premier crée la surprise, le deuxième entérine le génie, le quatrième boucle la boucle… Que reste-t-il au troisième ? Les restes, précisément. Les petites choses, les quelques riens qui vont préparer le grand final, paver la route vers la conclusion. Larcenet va au bout de ce concept. De ces petits riens de tous les jours, il fait le centre de l’album : le carnet des « petites choses » du père de Marco, recueil de saynètes sans importance apparente que le photographe essaie tant bien que mal de relier à une signification profonde. Mais comme le dit Émilie, voix de la raison de la série, « peut-être que ce qui était précieux pour lui nous échappe… ». Ce tome 3 avance plus lentement que les autres. Peut-être le lecteur s’habitue-t-il au mécanisme de narration de l’auteur (on affronte les conséquences d’un drame, la vie reprend son cours, boum, un nouvel événement bouleversant et on enchaîne sur un autre album où on va en affronter les conséquences…). Peut-être est-ce une évolution normale à ce stade de l’histoire. Toujours est-il que là encore, l’album s’achève sur un suspense difficilement supportable. Larcenet n’en signe pas moins une œuvre de son temps, complète et aboutie. Il aurait pu l’appeler La vie continue, mais finalement Le Combat ordinaire ce n’est pas si loin !

Le Combat ordinaire tome 3, Ce qui est précieux, scénario et dessins : Manu Larcenet, éditions Dargaud.
Crédit photographique : Larcenet - Dargaud 2006.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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Oui tout à fait d’accord avec toi, un très bel opus fait de petits riens qui forment un grant Tout et d’une sensibilité sans équivalent connu de moi dans la bande dessinée…