Alim le tanneur : le souffle de l’aventure
Par Julien Meyrat • mar 25 avr 2006 • Categorie: Bande Dessinée / MangasPublié le 15 mars 2006

Dans un monde pas si éloigné du nôtre vivent Alim, sa fille Bul et son beau-père Pépé. Ce sont des hors-castes de l’Empire Jésaméthain et comme tels, ils vivent humblement, à l’écart de la ville. Des indigents, des intouchables, mais des gens heureux qui vivent dans l’amour familial et la foi aveugle en Jésameth le prophète, celui qui a gagné le séjour des dieux pour leur rappeler l’existence des humains. Et bien que Bul commette quelques incartades et qu’Alim ne gagne que chichement leur croûte, la petite tribu est soudée. Mais un jour funeste, ils font dans le ventre d’une créature marine une terrible découverte : des reliques qui prouvent que le prophète n’a en fait jamais achevé son périple. Convaincue d’hérésie, la famille doit fuir son pays et trouve refuge dans les régions montagneuses du nord. Là, elle entreprend de rebâtir une vie paisible. Malheureusement, les conséquences de leur découverte sont plus étendues que prévu : leur ancien peuple est en ébullition et le plus terrible guerrier de son temps est à leur poursuite.

Difficile de décrire le ressenti à la lecture d’Alim le tanneur. Graphiquement superbe, le trait tout en rondeurs de Virginie Augustin rappelle le style des derniers Disney. Rien que de très naturel : la jeune femme a collaboré à Tarzan et Hercule (mais aussi au long-métrage de Corto Maltese, à l’adaptation télé de Witch et à d’autres œuvres d’animation). Un dessin particulièrement agréable qui plonge d’emblée le lecteur dans l’intrigue. Couleurs acidulées et tons pastel affinent encore cette tendance, au point qu’un œil non averti pourrait se croire dans un aimable conte de fées. Pourtant rien n’est rose dans le scénario de Wilfried Lupano. L’intrigue semble simple ? Ce n’est qu’un effet… d’optique. Juste le résultat de l’exceptionnel talent narratif du duo à l’œuvre sur cet album ! Mêlant petite et grande histoire, il évoque des concepts politiques et religieux plus que sérieux. La religion de Jésameth, très expansionniste, rappelle furieusement les dérives de certains grands monothéismes de notre propre Histoire. L’Empire Jésaméthain est un mélange ingénieux : visuellement très moyen-oriental, sa philosophie rappelle les Grecs anciens. Les hommes sont libres, mais certains plus libres que d’autres. Il ne fait pas bon être un hors-caste. Quant aux étrangers, à ceux qui n’ont pas entendu le message du prophète, le terme de barbare semble trop doux. Des infidèles à évangéliser après les avoir dûment piétinés. Ce qui nous ramène aux pires guerres saintes, qui n’ont pas attendu christianisme et islam pour faire des dégâts. Le tome 2 pousse encore plus avant cette dimension que l’on ne faisait que pressentir dans le premier, celui-ci se déroulant entièrement dans la capitale : la rencontre avec un peuple paisible et contemplatif dégénère en bain de sang. À travers l’intransigeance (le mot est un peu faible : « folie homicide » paraît plus juste) du chef de guerre jésaméthain, le scénariste fustige le prosélytisme aveugle qui pourrit les religions à la base.
Par-delà ce message malheureusement toujours actuel, l’aventure en elle-même est portée par un souffle incroyable. Racontée de manière sobre mais très efficace, elle met en scène des héros incroyablement charismatiques. Alim, Bul et Pépé sont certes des archétypes, mais quels archétypes ! Rarement personnages auront généré autant de sympathie chez le lecteur. Le talent d’Augustin y est pour beaucoup : rejoignant les performances de Guarnido (autre transfuge des studios Disney) sur Blacksad, elle conçoit des humains et des créatures parfaitement proportionnés, dans un graphisme « coulé » tout en finesse et en précision, sans traits inutiles. La mise en couleur qu’elle assure avec Geneviève Penloup parachève un résultat garanti 100 % attachant. Résultat : on a l’impression de voir bouger les personnages et on entend quasiment leur voix. Sans doute l’aboutissement d’un long conditionnement en amont effectué par les productions Disney et Dreamworks (Le Prince d’Égypte, La Route d’Eldorado…). Bul est une petite fille pleine de vie, extrêmement attachante et réaliste ; Alim un père dont l’humilité touchante et l’héroïsme désintéressé laissent rêveur. Quant à Pépé, ce vieux farceur prouve à plus d’une reprise qu’il donnerait volontiers sa vie pour sauver sa descendance. Face à eux, des personnages certes humains, mais puissants, intelligents et fanatiques, en quête de pouvoir ou de conquête. Comment nos trois malheureux pourraient-ils espérer gagner ? Ils n’y pensent même pas, se contentant de fuir le plus loin possible, et nous avec. Arriveront-ils au bout de leurs peines ? Sans doute, l’œuvre étant planifiée en quatre tomes (un par élément). Nous ne sommes qu’à mi-parcours mais, reconnaissons-le, jusqu’ici c’est un sans-faute.
Alim le tanneur tome 2, Le Vent de l’exil, scénario Wilfried Lupano, dessins Virginie Augustin, couleurs Virginie Augustin et Geneviève Penloup, éditions Delcourt, collection Terres de Légendes.
Technorati Tags: Alim le tanneur, Virginie Augustin, Disney, Tarzan, Hercule, Corto Maltese, Witch, Wilfried Lupano, Guarnido, Blacksad, Geneviève Penloup, Dreamworks, Le Prince d’Égypte, La Route d’Eldorado, Bande Dessinée, Critique, Opinion, Culture
Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Julien Meyrat



Cette analyse d’Alim le tanneur exprime tout à fait les émotions ressenties à la lecture de cette fabuleuse découverte BD 2006. Il est effectivement très marquant de constater le pouvoir d’attachement que peut revêtir cette oeuvre aux personnages si humains, si humbles, plongés dans des évènements tragiques. Marquante aussi ce parallèle existant pour une lecture plus en finesse, avec les grands maux de notre monde réel … J’adore !
Guybrush