Italia Nova
Par Pascaline Vallée • lun 8 mai 2006 • Categorie: Art Contemporain, Peinture/Dessin, SculptureJusqu’au 3 juillet 2006

« Laissez-passer les jeunes, les violents, les téméraires ! » Quand fut lancé en 1910 le « cri de révolte » des peintres futuristes, il provoqua un séisme dans l’ordre établi. Près de cent ans plus tard, l’exposition Italia Nova du Grand Palais a su conserver l’esprit subversif et provocateur de ces artistes d’avant-garde.
Fervents opposants au principe même des musées, considérés comme le lieu de culte de la « religion fanatique […] du passé », auraient-ils accepté d’être à leur tour concentrés dans un lieu d’exposition ? Même si elle contredit les principes du mouvement, on ne se plaindra pas de cette initiative. De l’art primitif, encore teinté des habitudes impressionnistes, à l’art abstrait des années 1960, le parcours effectue un voyage organisé dans ce début de siècle mouvementé. La parcimonie des explications laisse quant à elle au visiteur le loisir de s’imprégner de l’atmosphère des toiles.
Tout commence sagement, par une immersion dans l’art primitif, où pointent encore les influences de l’impressionnisme. Mais déjà, les peintres sortent des sentiers battus. Si l’Elisa au canotier de Balla, timidement avancée dans l’embrasure d’une porte, a des allures de modèles de Renoir, son visage diffuse en effet un intense sentiment de mélancolie contraire aux atmosphères chères à ce peintre. Car le temps des cerises est bel et bien fini. Fascisme, guerres et fanatismes pointent le bout de leur nez, entraînant les bouleversements sociaux que l’on connaît.

Cependant, la première des transformations, qui marqua de manière indélébile l’art moderne, fut bien sûr l’industrialisation. Très vite, le monde se bouleverse. Les locomotives percutent les vieux puits, comme dans le Souvenir de voyage de Severini. L’horizon n’existe plus, et les formes elles-mêmes ont du mal à garder leurs contours. La dynamique des objets roulants en tout genre gagne les tableaux, jusqu’à s’imposer comme manière de percevoir le monde. Tout se passe comme si, embarqué dans un train lancé à pleine vitesse, le visiteur ne distinguait plus que paysages déformés et traits de couleurs.
Car le futurisme propose avant tout de « vivre » le tableau. Ainsi, placé devant La main du violoniste de Balla, on peut en recréer le mouvement en se déplaçant devant le tableau. Infiltré par l’industrie, l’art devient modulable, voire éphémère. Les sculptures ne sont plus que fer et matériaux divers, comme la remarquable Marinetti déclame la guerre de Crali. On y voit un cœur de pierre, surmonté d’un mécanisme dont l’œil hypnotique symbolise la folie guerrière des hommes. La science s’infiltre jusque dans les titres, réduits chez Boccioni à des formules mathématiques (Tête + lumière + ambiance).
Peu à peu on voit ainsi se construire l’esprit des futuristes. A la suite de Crali, certains artistes poussent leurs recherches sur l’expressivité de la matière en développant la peinture métaphysique, chère à Giorgio de Chirico. Le salut de l’ami lointain succède ainsi à La Matinée angoissante, diffusant sur plusieurs salles une atmosphère désabusée. La transition avec le « réalisme magique », art « capable de rendre compte du sens de la mélancolie des signes » [1], n’en est que plus facile, et le visiteur perçoit aisément à travers ses visages fermés la vision tragique de la condition humaine.

Nécessaire bouffée d’espoir, la salle intitulée « Tabula rasa » rompt avec les précédentes en présentant des artistes d’après-guerre à la créativité débridée. Travaillant sur la matière, ils s’en prennent aux supports et textures. Sur une succession de panneaux, portes entrouvertes vers le futur, trous, craquelures et brûlures en tous genres s’étalent, reflets d’une société blessée mais prête à renaître de ses cendres. Ainsi Consagra, brûlant partiellement une pièce de bois, parvient à en faire surgir des figures étirées, combinées en une Rencontre enchantée.
Riche et choisie, l’exposition met aussi à l’honneur Giorgio Morandi, artiste solitaire dont les natures mortes minimalistes s’affranchissent des normes. Sans ombres, ses objets entrent en suspension, devenant presque fantômes. Le visiteur ne s’y serait d’ailleurs peut-être pas attardé, si l’agencement habile des œuvres ne construisait pas un jeu d’optique. En effet, la salle ronde permet au spectateur de se placer en biais par rapport aux œuvres, qui s’assemblent alors en perspective et mettent en valeur le travail de l’artiste.
[1] Franz Roth, critique allemand.
Italia Nova, galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 3 juillet 2006.
Crédit photographique : ADAGP paris.
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