Marla Rutherford, Bird call
Par Pascaline Vallée • lun 15 mai 2006 • Categorie: Art Contemporain, PhotographieExposition jusqu’au 24 juin 2006

Par une série de clichés décalés, Marla Rutherford introduit les visiteurs de la galerie Fuze dans un univers parallèle, digne des premiers films de Tim Burton ou des délires de Stanley Kubrick. Plantés dans un décor californien, les acteurs se font objets d’art, révélant plus une esthétique plastique (aux deux sens du terme) qu’une personnalité humaine. Fiction ou réel, sa photographie reste avant tout un appel à l’imaginaire, et une forme singulière d’expression libre.
Que la référence cinématographique soit ou non revendiquée, les sujets sont pourtant bien réels, et vivent un quotidien proche de celui mis en scène par la photographe. En effet, Marla Rutherford s’est rendue dans la communauté fétichiste de Los Angeles, avec pour ambition de mettre à contribution ses protagonistes. En découle tout cet univers d’esthétisme décalé aux forts accents de science-fiction.
Qui est cette femme aux formes « idéales » qui se bouche les oreilles en criant, adossée à la façade de ce qui ressemble à un pavillon américain ? À la voir ainsi hurler sans un son, sous ses habits de cuir et de résille, le cou cerclé de fer, on la croirait tout droit sortie d’un film de Stanley Kubrick. Une note discordante, intensifiée jusqu’au silence, semble imprégner l’image et la pousser vers la distorsion, voire l’implosion. D’ailleurs, les contours des fenêtres et des murs ont déjà perdu leurs angles droits, tandis que la présence du cactus apporte un piquant discret à la scène. L’absence d’horizon, renforcée par la série de lignes fuyantes des tuiles, accentue un sentiment déjà fort de perte de repères.

Le fond pose d’ailleurs quelques questions quant à son identification. En effet, on se croyait devant un simple pavillon américain, mais la constitution du « mur » ressemble davantage à un toit de par son aspect penché et sa matière même. Le reflet dans la fenêtre du sommet d’un arbre entouré de soleil corrobore cette dernière hypothèse. Le sol et sa matière ambiguë laisseraient donc penser que la scène se passe sur une terrasse sans bord, agrémentée d’un incongru cactus posé sur une brouette aux élégants entrelacs de ferronnerie. Le cadrage nous interdit toute certitude, éliminant tout bord auquel le spectateur puisse se raccrocher. L’angle de vue en biais prive pour sa part l’image d’une certaine stabilité, et accentue l’effet de vertige en ouvrant vers le haut une succession de fenêtres.
Car s’il laisse le spectateur penser que la scène se passe sur un toit, c’est désormais le vide et non plus la terre ferme qui s’offre aux pas éventuels de cette personne en état de crise certain. En ce sens, le titre de Bird call est en lui seul l’appel d’un ailleurs, et évoque comme chez Baudelaire, l’envie de « plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? » [1]. Un sentiment de malaise et de crainte s’instaure donc, et s’immisce sournoisement dans l’esprit jusque là amusé des habitudes inhabituelles suggérées par la photographe.
Tout aussi sournoisement, une question revient sans cesse tarauder le spectateur : que fait cette femme ? Crie-t-elle vraiment dans le vide, postée sur un toit pour une raison quelconque ? N’essaie-t-elle pas plutôt, d’un geste désespéré, d’ôter son masque collant, solidement cadenassé ? Figure de l’emprisonnement, elle deviendrait ainsi le symbole d’une condition sociale enfermée par l’image. Le fétichisme, contre-culture, perdrait alors son statut de nouvelle liberté face au monde cloisonné et tranquille de la société « ordinaire », pour devenir à son tour un carcan pour l’individu.
[1] Charles Baudelaire, in « Le voyage », Les fleurs du Mal.
Marla Rutherford, jusqu’au 24 juin à la galerie Fuze, Paris.
Crédit photographique : Courtesy galerie Fuze, Sophie Videment Dupouy.
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