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Ibiza club : le roman-photo est-il voué à la médiocrité ?

Par Julien Meyrat • mar 30 mai 2006 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas
Album publié en mai 2006

Appréciation de Julien niveau 1

Le tome 2 d’Ibiza club sort chez Soleil. On ne peut décemment pas parler d’un événement, le fond de cette « bande dessinée » étant essentiellement consacré à des blagues de blonde illustrées de photos de jolies filles sur une plage. On ne peut pas dire qu’on réinvente l’humour, que ce soit dans le genre Monty Python comme Jean-Marie Bigard. Cependant, Jim (500 idées pour glander au boulot, La Flemme et nombre de « guides » plutôt corrects par rapport à la production classique) est plutôt un bon compositeur de planche. On peut même considérer que son On éteint la lumière… on se dit tout est, toute proportion gardée, une tentative quasi-oubapienne [1] d’écriture sous contrainte. C’est donc sous l’angle de la forme qu’il faut considérer cet Ibiza club, curieux ovni dans la production actuelle.

Techniquement, Ibiza club est un roman-photo. Cet art, maltraité par la presse féminine, vaut sans doute mieux que ce à quoi sont habituées les lectrices de France dimanche. Quelques grands auteurs se sont d’ailleurs penchés sur la question, notamment Benoît Peeters et Marie-Françoise Plissart (Fugues, Le Mauvais Œil, Droits de regards) et Bruno Léandri (dans chaque numéro de Fluide glacial). Mais au-delà de ces tentatives méritoires, le genre semble maudit et laissé pour compte. Une sorte de bâtard honteux entre théâtre et BD, deux media dont il ne reprendrait que le pire.

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Le cas d’Ibiza club est intéressant. Jim, dont les qualités comiques sont controversées (quoiqu’à mon avis plus qu’honnêtes), est un excellent metteur en cases. Ses BD témoignent d’un dynamisme étonnant, la lisibilité est exemplaire, les dialogues versent dans un langage certes un peu trop « tendance » mais sonnent vrais et rappellent les grandes phrases du cinéma comique (période Les Bronzés)… Bref, son talent formel ne saurait être remis en cause. C’est justement la condition sine qua non pour s’affranchir des défauts classiques du roman-photo (à savoir une mise en scène plate et sans imagination) et pouvoir analyser de plus près ses défauts inhérents, ceux que les meilleurs auteurs ne pourront jamais surpasser.

Et d’emblée le paradoxe s’installe : le grand problème du roman-photo, c’est la photo. La photo est instantanée. La meilleure photographie, prise par un Cartier-Bresson de génie, est incapable de résumer un mouvement, une action comme le fait un dessin de BD. Aucune photo ne parvient à s’inscrire dans la temporalité comme une case. Le dessin a ce miracle qu’il se lit sur la longueur. Selon Frédéric Pomier (Comment lire la bande dessinée ? aux éditions Klincksieck), ce phénomène est dû à la projection. Le simple fait d’avoir affaire à un dessin induit qu’il ne s’agit pas de la réalité et positionne paradoxalement la scène dans une certaine universalité. Du coup le lecteur s’y retrouve, même chez les auteurs les plus réalistes (Alex Ross, Guice Butch…). La photographie, au contraire, impose une réalité. Impossible de se défaire du sentiment que des personnes ont vraiment vécu cette histoire, des individus qui ont vieilli depuis. De vrais gens comme nous.
Ce qui pourrait s’avérer une victoire (après tout, tout scénariste n’essaie-t-il pas d’impliquer son lectorat dans son intrigue ?) dessert l’œuvre au final. Car le lecteur a besoin de se projeter à travers les personnages, pour vivre l’aventure à travers eux. Pour ce faire, le personnage se doit de n’être qu’une « coquille vide ». Cela va du personnage totalement creux (l’exemple classique étant Tintin, héros qui pousse la vacuité à n’avoir pas même un vrai prénom) au personnage riche mais empathique, auquel le lecteur s’identifiera quand même grâce à l’artificialité du dessin. Mais si le personnage est une photographie, donc déjà quelqu’un, une vraie personne, ce n’est plus nous. Il devient alors impossible d’apprécier l’histoire de la même manière. Jim en fait ici l’expérience : pour réussir à communiquer son message, si futile soit-il, il doit passer par des caricatures outrancières : corps de rêve, bellâtres velus et personnes âgées déformées sous Photoshop… Ce n’est qu’à ce prix que sa BD évite le naufrage auquel elle semblait promise. On peut par ailleurs remarquer que plus le style est « réaliste », plus le dessin semble figé, incapable du moindre mouvement, quand les caricatures de Franquin ont l’air de vouloir bondir de leur case. Un autre handicap de la photo, que Jim parvient là aussi presque à éviter, générant par ordinateur une multitude d’effet donnant à ses héro(ïne)s des expressions dynamiques. Pomier se demandait si les nouvelles technologies parviendraient à changer la donne du roman-photo. En les utilisant dans cet album, Jim arrive un demi-succès… Difficile de conclure.

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[1] L’Ouvroir de bande dessinée potentielle (Oubapo) a été fondé par Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim et quelques autres génies de la nouvelle BD française. Conformément aux consignes de l’Oulipo de Queneau, Perec et les autres, il s’agissait de faire de la bande dessinée sous contraintes. Les résultats, éditées par l’Association, sont inégaux mais fréquentent assez régulièrement les hautes cimes du génie.

Ibiza Club saison 2 : Garçons jetables, Jim et Delphine, éditions Soleil.
Crédit photographique : MC Productions - Jim - Delphine.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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2 Réponses »

  1. Merci pour cette critique, bien sincèrement, parce qu’elle réfléchie, posée, et met a plat des vrais questions auxquelles je suis confronté réellement au quotidien en travaillant sur ibizaclub. Et c’est tellement rare de trouver une réflexion posée sur un album de divertissement !

    … Meme si vous n’avez pas forcément adhéré au résultat, vous semblez saluer la démarche, la volonté de tester quelquechose. C’est un point important pour moi. Réellement.

    A bientôt j’espère sur d’autres projets.

    JIM

  2. je vous trouve géniale

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