Fraise et Chocolat : la tendre pornographie d’Aurélia Aurita
Par Julien Meyrat • mar 6 juin 2006 • Categorie: Bande DessinéeAlbum publié en mars 2006

Après le roman-photo, forme incomprise à cause de son fond trop souvent ridicule, évoquons donc la pornographie, fond incompris à cause de sa forme trop souvent vulgaire. Mettons d’emblée les points sur les i : il n’est pas ici question d’érotisme. L’érotisme et la bande dessinée, c’est dans tous les pays une vieille histoire d’amour. Depuis les planches suintant le stupre de Manara jusqu’aux hypertrophies mammaires des héroïnes de comics (Wonder Woman en tête, talonnée par la callipyge galerie féminine de l’éditeur Image), en passant évidemment par les petites culottes omniprésentes dans bon nombre de mangas, que ce soit dans le domaine rigolard (City Hunter, Love Hina…) ou à travers le graphisme très sensuel de Masakazu Katsura (DNA², Video Girl Aï…).

Non, nous parlons ici de pornographie au sens le plus strict, avec visualisation expresse de coïts quand l’érotisme ne fait que les suggérer hors champ. Cette différence et la médiocrité notoire de la production pornographique (en particulier dans le domaine cinématographique, toute personne surfant sur Internet ne peut l’ignorer) a provoqué une catégorisation simpliste : pornographie = mal, érotisme = bien (et encore pas souvent). En effet, d’une part la non-représentation explicite permet de rendre l’œuvre plus grand public, ce qui la rend forcément meilleure (deux faits hautement discutables). D’autre part, la suggestion permet au spectateur de plus s’impliquer et se révèle finalement plus excitante pour le spectateur-lecteur qu’une simple scène quasi-animale. Il y a là sous-entendu (mais entendu très fort) que la pornographie est au mieux un genre mineur sans intérêt, au pire un art décadent pour pervers libidineux. Peut-être tout simplement les auteurs n’ont-ils pas eu le courage (ou le talent) de traiter correctement le sujet. Une pudeur qui ne fait au final que renforcer le tabou sexuel et étaye la vieille idée chrétienne que « le sexe, c’est mal ». Ce qui au vu du puritanisme grandissant n’est pas forcément un credo à encourager !
Mais les tabous sont faits pour tomber. Le manga a été un des premiers à envisager la pornographie sous un angle plus joyeux. Step Up Love Story, édité chez Pika, se définit comme « un manuel d’éducation sexuelle en bande dessinée ». Contant les aventures d’un couple de jeunes mariés qui découvrent le sexe, ce manga aborde sans tabou bien des problèmes de la jeunesse japonaise et mondiale, statistiques à l’appui. Dans le domaine du comics, inutile d’aller chercher chez les Américains la moindre trace de porno, les auteurs n’essaient même plus tant la censure est forte. Par contre, on attend depuis plusieurs années Lost Girls que l’Anglais génial Alan Moore écrit avec sa femme Melinda Gebbie. Cet essai décrivant la perte de l’innocence chez trois incarnations de la virginité (Alice d’Alice au pays des merveilles, Wendy de Peter Pan et Dorothy du Magicien d’Oz) promet maintes surprises.
Et pour une fois la France n’est pas à la traîne [1]. Le désormais célèbre Blog de Frantico avait déjà investi franco les aspects paillards de la pornographie. L’auteur nous dévoilait sans pudeur aucune sa vie sexuelle, sans négliger un aspect « psychothérapie pour obsédé sexuel ». C’était la vision d’un célibataire endurci. Fabrice Neaud (Journal) ou Frédéric Poincelet (Mon bel amour) avaient également détaillé d’autres visions masculines. Il était hors de question de s’en tenir là, c’est donc une jeune femme qui nous propose une nouvelle variation sur le thème. Aurélia Aurita, tombée éperdument amoureuse d’un Français vivant au Japon, s’en va le rejoindre et vit intensément leur histoire d’amour. Et comme le disait Coyote, autre auteur volontiers égrillard : « il n’y a pas de belle histoire de cœur sans une belle histoire de cul derrière ». Fraise et Chocolat, premier bébé du couple, est une œuvre à tous les coups fascinante. Frantico parlait du sexe comme une obsession, volontairement dégagée de tout sentiment. Aurita, au contraire, ne conçoit pas le sexe sans amour, un amour qui exprime sa puissance dans des ébats vibrants. Jamais le sexe cru, montré dans toute sa splendeur, sans tabou ni fioriture, n’aura autant fleuré le sentiment. Le porno ici n’a rien de trivial. Aurélia raconte ses interrogations, ses doutes et ses passions avec une ferveur désarmante. Elle évoque des éléments de la vie de couple rarement dévoilés. Cette vignette magique où, alors qu’ils font l’amour devant un miroir, Aurélia se demande si elle doit regarder le visage de Frédéric en train de jouir ou son reflet. « C’est pas pareil ! », s’exclame-t-elle… Tant de choses exprimées en une case : la marque des grand(e)s !
L’histoire est d’autant plus intéressante que l’amour d’Aurélia est un certain Frédéric Boilet, icône de la bande dessinée française d’influence japonaise, exilé depuis bien des années dans un pays qu’il n’a pas peu contribué à faire découvrir à ses contemporains (L’Apprenti Japonais, L’Épinard de Yukiko…). Boilet que l’on découvre intimement à travers ces pages, Boilet qui nous apparaît fatalement comme un type formidable puisque vu à travers les yeux embués d’une femme amoureuse. Le style dépouillé, plein de courbes sublimées par le « coulé » du pinceau, se prête admirablement au sujet. D’ailleurs la BD est sans doute mieux adaptée à la pornographie que les styles plus « photographique ». En l’allégeant, en la caricaturant forcément, le dessin la rend plus abordable, plus accessible, plus globale et donc moins gênante. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que la vision d’acteurs en train de copuler, alors qu’il ne s’agit somme toute que d’un rôle, choque plus que la représentation dessinée d’ébats qui, pour le coup, sont authentiques et bien plus réalistes, étalant sans état d’âme tous les petits détails. La signification du « chocolat » du titre pourra d’ailleurs choquer les esprits prudes. Il s’agit pourtant peut-être d’un des plus beaux exploits de cette BD : faire d’une scène de sodomie un sommet de romantisme est un exploit narratif que peu d’artistes parviendront à renouveler. Concluons en laissant la parole à l’auteur de la préface, un certain Joann Sfar : « une fois terminé, on referme le livre et on s’en va sur la pointe des pieds pour ne pas les déranger ». C’est vrai, et c’est déjà un exploit en soi !
[1] Signalons également La Nouvelle Pornographie de Lewis Trondheim, petit opuscule expérimental sorti dans la collection “Patte de Mouche” de l’Association. Pas très excitant mais assez jouissif.
Fraise et Chocolat, texte et dessins : Aurélia Aurita, édité aux Impressions Nouvelles.
Crédit photographique : Aurélia Aurita, Les Impressions Nouvelles.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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tro tro bien sa meclate de voire sa
c tro nul…
c’est vrai, c’est nul …
mais arrêtez vos connerie!c’est trop bien!au moins elle ose!
faut pas rester à l’âge de pierre non plus!
C’est d’une niaiserie…
“Elle ose ?” Ouais, comme une bonne dizaine d’autres blogs BD.
Le cul, heureux ou pas, la misère sexuelle, etc, c’est le truc principalement exploité actuellement dans les blogs BD de jeunes auteurs.
Le seul truc c’est que elle, elle est publiée. Alors direct on se met à faire des analyses masturbatoires, a le porter aux nues.
J’ai meme lu un abruti de journaliste sortir une énormité dans le genre “Reiser a trouvé son successeur”. Quand on est journaliste on devrait pas avoir le droit de sortir des imbécilités pareilles. Quand on écrit sur un sujet, on se renseigne avant.
Les nanas qui étalent leur vie sexuelle sur le net sur fond de questionnements existentiels et de romantisme, c’ets aussi vieux que les blogs. Pourquoi tout le monde semble le découvrir MAINTENANT, ca me dépasse.
C’est vraiment triste à voir. m’enfin bon.
Sans vouloir faire mon casse-pieds, je rappelle à tout hasard que cet article comme cet album date de mars 2006, une époque pas si lointaine dans le registre habituel mais antédiluvienne à l’échelle de l’histoire des blogs. Aurita signait alors un bouquin plutôt novateur.
Par ailleurs, si le sexe est effectivement un sujet vieux comme le monde, il a rarement été traité d’aussi belle manière.
Ensuite, assimiler Aurita au successeur de Reiser, cela relève à mon avis de l’hyperbole un peu trop ambitieuse. Mais c’est une opinion, ça vaut ce que ça vaut.
Quant aux gens qui ne découvrent les choses qu’un an après qu’elles se soient produites, personnellement, je ne vois pas ce qu’il y a y redire. Bien au contraire, ça signifie que l’oeuvre continue de fonctionner et ne relève pas du simple effet de mode.
Bah en fait je connaissais déjà. Mais une des images est sortie sur google pendant que je cherchais “enculeur de mouches” (authentique). C’était trop beau pour être vrai.
Et sinon, non, 2006 c’est loin d’être vieux et donc novateur, surtout à l’échelle du net. J’ai un blog depuis 2004 il me semble, et les blogs sont plus vieux que ca, encore. Donc bon…
De plus sans meme parler des blogs, les BD undergrounds de ce genre, y’en a depuis longtemps. Mais, encore une fois, on en parle parce que c’est blog donc tendance, et que c’est publié (et à mon avis le fait qu’elle sorte avec un gars qui est une “figure” est loin d’être étranger dans ce fait).
nn pa du tou ! c’est vraimen super et il fau pa tro critiker psk se n’est q’une BD
pr moi c’est vraimen touchan et c’set l plaisir d’amour
lol, bien cette bd!
perso je trouv ke 7 bd est bien
Fraise et chocolat 2 est disponible en librairie !
Un vrai plaisir de retrouver Frédéric et Chenda. Dès que j’ai aperçu ce second tome à la Fnac, j’ai envoyé un texto à ma compagne pour lui annoncer une surprise ce soir… nous avons lue quelques pages ensemble sous la couette… Une BD à lire en couple