Donjon 5 : mariage difficile pour Trondheim, Sfar et Boulet
Par Julien Meyrat • mar 27 juin 2006 • Categorie: Bande Dessinée / MangasPublié le 14 juin 2006

Dans les années 90, Lewis Trondheim, Joann Sfar et quelques autres auteurs ont pensé que ce pourrait être une bonne idée que de révolutionner la bande dessinée franco-belge. Il faut dire que celle-ci, cramponnée à l’héritage des grands comme Franquin et Hergé, présentait des signes patents de sclérose. Quoique très différents, Sfar et Trondheim se sont alors lancés dans une série d’aventures grand public à quatre mains, dans le but de démontrer que le 9e art pouvait être inventif ET ludique, loin de tout élitisme ou crétinisme. Passé l’idée d’un épisode de Lapinot (la série culte de Trondheim) dans un univers d’Heroic fantasy, le projet est devenu plus ambitieux : il s’est agi en toute simplicité d’écrire une saga en 300 épisodes. Un pari totalement intenable ! Pourtant, huit ans après Cœur de canard, ce numéro 5 de Donjon est le 28e tome de la saga. On n’est pas encore aux 300, mais reconnaissons que ça avance.

Rappelons que la saga Donjon s’étend sur cinq sous-séries parallèles, réunissant la crème du 9e art français. Ainsi, des auteurs comme Manu Larcenet (Le Combat ordinaire), Christophe Blain (Isaac le pirate), Killoffer (La Clef des champs), Jean-Christophe Menu (Plates-bandes)… ont apporté leurs pierres à un Donjon hétéroclite dans ses styles graphiques, et pourtant époustouflant d’unité dans sa dramaturgie. Renouant avec l’écriture sous contrainte née avec l’Oubapo, Trondheim et Sfar ont développé des conditions de scénario totalement intenables que, comme de juste, ils n’ont cessé de tenir. Ainsi l’anti-héros Herbert, avec son épée du Destin impossible à retirer, Marvin le guerrier à l’étrange religion lui interdisant d’attaquer une personne qui l’insulte, le Gardien, sorte de Picsou gérant son donjon comme une entreprise… et une foule de personnages secondaires à la diversité incroyable, soulignée par le dessin animalier imaginé par Trondheim et repris par tous avec bonheur. Tout ça sans jamais se départir d’un humour certain et d’idées de génie, tant dans les intrigues que dans la mise en cases. Disons-le tout net : il y a plus d’idées dans deux cases de n’importe quel Donjon que dans toute une série Soleil.
Série éclectique par excellence, Donjon réussit à nous faire hurler de rire (Donjon parade, par Larcenet) ou trembler (Donjon crépuscule, série très empreinte de la patte pessimiste de Sfar), à nous entraîner dans une aventure de cape et d’épée échevelée (Donjon potron-minet par Blain) comme dans des intrigues secondaires pourtant capitales (Donjon monsters) et toujours en relation avec la série principale. Inutile de préciser que le tome 5 de la série principale (Donjon zénith) était attendu de longue date, a fortiori depuis que Trondheim, dessinateur officiel, avait déclaré abandonner son crayon pour lui préférer le clavier du scénariste. Et a fortissimo depuis que ce même Trondheim a obtenu le grand prix lors du dernier Festival d’Angoulême ! D’autant que le nouveau dessinateur annoncé n’est pas vraiment un inconnu : Boulet, illustrateur de la Rubrique scientifique, de Raghnarok et de quelques autres petites perles, et accessoirement tenancier d’un des meilleurs blogs BD du moment.
Nous reprenons donc l’histoire à la veille du mariage entre la princesse kochaque Isis et le Gardien du donjon. Un mariage de circonstance qui n’emballe personne, et surtout pas Herbert, notre héros palmipède qui va tout faire pour l’empêcher. D’où moult retournements de situation, etc. Étant donné la dream team réunie ici, ce tome 5 est-il à la hauteur des espérances ?
Et bien non. Étrangement, la folie créatrice à l’origine des épisodes précédents semble au mieux au repos, voire en baisse. Le récit avance mollement vers un but relativement prévisible, de vieux personnages réapparaissent, provoquant des jonctions inattendues mais pas forcément indispensables avec d’autres récits de la collection… Mais tout ça reste assez plan-plan. Le dessinateur n’est pas en cause : Boulet s’est admirablement réapproprié le style graphique de Donjon en ajoutant sa patte personnelle, donnant aux personnages une épaisseur rarement atteinte jusque-là. Trondheim n’ayant jamais caché l’influence qu’avait exercé Carl Barks (Picsou) sur son œuvre, on peut se demander si Boulet n’entretiendrait pas le même type de rapport avec Keno Don Rosa (La Jeunesse de Picsou). Ses personnages, loin du style « brouillon » de son prédécesseur, sont finement dessinés et bien proportionnés. En particulier le duo de choc Herbert et Marvin, qui entre ici en conflit ouvert.
Mais le scénario pêche par un manque d’action étonnant dans la série Zénith. Et, plus grave, il souffre par moments d’erreurs de construction. Ainsi ces deux flash-backs en début d’album, confus et difficiles à comprendre. Un impair difficile à pardonner vu le niveau des responsables ! Les autres séries se poursuivant par ailleurs sans faiblesse (Donjon Monsters 10, Des soldats d’honneur, et Donjon potron-minet 4, Après la pluie, étant tous les deux sortis il y a moins de deux mois), on peut imaginer qu’il ne s’agit que d’un malheureux incident, ou du début d’un nouveau style pour le Donjon. Laissons le temps au dessinateur et aux scénaristes de s’acclimater, de s’habituer les uns aux autres… Et rabattons-nous sur les autres numéros. Après tout il s’agit tout de même d’une série dont sortent quatre épisodes par an, épisodes souvent au moins géniaux. On peut pardonner une incartade, d’autant que cet album n’est pas honteux, juste moins bien !
Donjon zénith tome 5, Un mariage à part, scénario Lewis Trondheim et Joann Sfar, dessins Boulet, éditions Delcourt, collection Humour de Rire.
Crédit photographique : Trondheim, Sfar, Boulet - Guy Delcourt Productions.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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