culturofil_header.jpg

(Re)connaissance du Monde

Par Pascaline Vallée • lun 3 juil 2006 • Categorie: Sculpture

Exposition permanente

À l’heure où le Musée du Quai Branly fait ses premiers adeptes, la question de la notion d’œuvre d’art revient au devant de la scène artistique. L’art primitif reste en effet un éternel débat, considéré comme œuvre ou non selon les théories de chacun.

Le Musée des Beaux-Arts de Montréal quant à lui n’a pas hésité. Depuis le 6 Juin, il accueille une trentaine de pièces issues de la collection privée de Guy Laliberté, directeur du cirque du Soleil. Egalement puisé dans sa propre collection, et enrichi d’oeuvres du Musée Redpath (université Mc Gill), le fonds ainsi créé propose un ensemble d’une étonnante diversité, sous le titre Afrique sacrée. Faits de bois, de métal, de terre cuite ou d’ivoire, les sculptures, masques et objets divers témoignent ainsi du rayonnement culturel de ces peuples ancestraux.

Choisies sur des critères d’authenticité et d’esthétisme, les pièces sont emblématiques de l’art africain subsaharien. Elles font partie de ces arts primitifs, requalifiés « premiers » dans un sursaut de prise de conscience ethnocentrique. L’adjectif « primitif » était en effet chargé d’une connotation péjorative, sans doute effacée par le privilège d’avoir été les « premiers » à s’occuper d’esthétisme. Car il est évident que les statues magiques et funéraires rivalisent en beauté et en harmonie. En témoigne la présence continuelle d’aficionados (notamment les Surréalistes), fascinés à la fois par la magie et l’esthétique de cet art. Les éclairages et l’aspect théâtral des expositions est en cela révélateur d’un constant souci de mise en scène et de vision d’ensemble. Pourtant, esthétique n’est pas artistique, et ces peuples lointains n’avaient pas pour ambition d’éveiller une quelconque réflexion chez le spectateur.

figure_reliquaire_ngulu.jpg

Car l’intention première de ces oeuvres, codifiées et détaillées à l’extrême, est d’avoir un effet magique. Comme l’indique le titre, c’est bien d’Afrique « sacrée » qu’il s’agit. C’est cette fonction utilitaire qui a conduit certains à dénigrer cette création comme art. Pourtant, on peut leur rétorquer que, si l’art religieux chrétien est resté longtemps la base des normes classiques, pourquoi cet art sacré, de longtemps son devancier, n’atteindrait-il pas le même statut ?

De par son caractère ambigu, l’art primitif (pardon, « premier »), pose donc de sérieux problèmes d’analyse à l’amateur occidental. L’intention artistique de l’auteur ? On l’a dit, elle est nulle. L’esthétisme est visé dans l’unique optique d’une efficacité magique optimale. L’exploitation de l’actualité, l’application d’une Ecole ? Impossibles. La provocation, la subversion ?? N’en parlons pas. Restent, comme pour juger d’un classicisme sans surprises, l’évaluation du respect des normes esthétiques et des symboles. Avant de prétendre comprendre les arts premiers, une analyse anthropologique poussée est donc nécessaire, qui seule permettra d’apprécier les intentions artistiques possibles et non encore révélées.

Peut-être vaut-il mieux alors ne pas briser l’effet magique tant travaillé par les auteurs, et se laisser submerger par cet autre monde. Bercé par ces rêves et cette mémoire collectifs, on pourra ainsi s’offrir le meilleur des voyages, celui de l’âme.

Signalons par ailleurs que la folie des origines gagne aussi la nouvelle génération, comme le montre le travail de Brian Jungen (également exposé à Montréal), inspiré des masques amérindinens.

Par ailleurs, cet engouement repose la question de l’européocentrisme. Affichant une prise de conscience ethnologique, le monde occidental est sujet à suspicion. Faut-il voir dans cette admiration l’acte de repentance d’un peuple colonial sanglant? L’hommage appuyé du Président français aux « peuples humiliés et méprisés », clamé lors de l’inauguration du tout nouveau musée parisien, installe comme un malaise quant à l’intérêt porté aux civilisations « primitives ». « Cultures autres », « leçon d’humanité » ; les mots employés instaurent le doute. Et si tout cela n’était qu’une mascarade destinée à contenter des peuples trop longtemps méprisés ?

Mauvaise conscience ou non, le goût récent pour les arts premiers permet en tout cas aux civilisations occidentales d’élargir ses horizons. À quand l’avènement d’un art contemporain africain ?

Afrique sacrée, Musée des Beaux-Arts de Montréal, Pavillon Jean-Noël Desmarais, 1380 rue Sherbrooke Ouest, Montréal (Québec).
Crédit photographique : Musée des Beaux-Arts de Montréal.

Technorati Tags: , , , , , , , , , , , , ,

Pascaline Vallée est une ancienne rédactrice Arts du magazine.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Pascaline Vallée

Une Réponse »

  1. Merci pour votre article qui décloisonne cet art, du ghetto catégoriel dans lequel il est confiné; nègre, sauvage, primitif, premier…
    Jazz!!!!!

Laisser une réponse