Tropico-Végétal
Par Pascaline Vallée • lun 10 juil 2006 • Categorie: Art ContemporainExposition jusqu’au 27 août 2006

Sous-titrée Lost in paradise, l’exposition Tropico-Vegetal du Palais de Tokyo entend faire perdre au spectateur ses habitudes sensorielles. Chaque artiste y présente sa vision d’un nouveau paradis, situé dans un monde à la fois sauvage et artificiel. Cinq expositions distinctes tentent ainsi avec plus ou moins de talent, d’entraîner le visiteur dans un univers décalé fait de bribes de réel et d’imaginaire.
Evinçant l’œuvre murale de Gerda Steiner et Jorg Lenzlinger, le Crocodilian fantasies de Sergio Vega lance dès l’entrée du spectateur son chant des sirènes. Moquette, nénuphars, sièges confortables et plantes vertes tendent leurs bras nonchalants au citadin fatigué. Bercé par le chant des grillons et la musique brésilienne, c’est à peine si on remarque la menace d’un crocodile, gueule ouverte dans un coin. Sur tout un mur, des photographies de végétaux et de nénuphars, parsemées d’inscriptions, mêlent nature et imagination. En concevant son œuvre à partir du mythe du jardin d’Eden, Sergio Vega a choisi d’en faire un spectacle total, mobilisant à la fois la vue, l’odorat et l’ouïe. Pourtant, le but de Vega n’est pas d’assoupir le visiteur dans une nature luxuriante, mais de solliciter son esprit. De moustique géant en maquette complexe, l’ensemble fait à la fois sourire et réfléchir, mais ne manque jamais de surprendre. Disséminés dans la pièce, des panneaux racontent ses recherches, basées sur le mythe du paradis terrestre parcouru par Antonio de Leon Pinelo. Ailleurs, l’artiste fait appel à Monet et à sa perception des couleurs. Cet ensemble hétéroclite crée au final une peinture impressionniste géante, faite de taches aux couleurs contrastées.

Dans le prolongement de cette salle verte, Jennifer Allora et Guillermo Caizadilla offrent un Land mark tout en illusions d’optique. Strié de traits topographiques, le sol semble fait de creux et de bosses. Difficile de croire que ce modelé mouvementé est basé sur celui d’une île paradisiaque. En présentant l’envers du décor, les artistes trahissent ainsi la meurtrissure imposée par l’Homme et ses essais militaires sur le terrain. Dans un même mouvement revendicateur, les murs soutiennent des photos d’empreintes d’activistes étalant leurs messages éphémères de liberté. Dans cette optique, l’affichage « Attention, sol fragile », destiné à préserver le feutre, devient la métaphore du monde actuel. Dommage que cette partie tranche par sa rigueur avec les couleurs de ses voisines, et ne permette pas d’apprécier dans toute sa grandeur l’action à la fois militante et poétique des artistes.
Bouffée de fraîcheur, point culminant du parcours, la forêt suspendue de Henrik Hakansson accueille le visiteur dans un monde onirique. Aspergé d’une légère brume, pénétré d’une lumière fraîche, l’ensemble crée un univers surréaliste, où les arbres poussent à quatre-vingt dix degrés et ont pour squelette des fils de fer. La Broken forest de l’artiste est en effet faite d’éléments naturels sculptés entre deux épais fils d’acier tendus. Forêt sans racines, elle préserve pourtant l’illusion. Situés à hauteur des yeux, les morceaux de bois semblent contenir et diffuser l’essence d’une forêt fugitive. Ces œuvres originales, où le système d’arrosage fait partie des matériaux, invitent ainsi à se pencher sur les plantes. Mais à la différence d’un botaniste amateur, l’artiste observe la nature comme un être à part entière, susceptible d’enrichir sa réflexion générale.

La vidéo de Salla Tykka quant à elle, nous entraîne dans un univers finlandais où la froideur se mêle aux phénomènes étranges. Une femme partage avec le spectateur sa déambulation solitaire. Habillée d’un bleu presque noir, subissant l’assaut de visions d’hommes-grenouilles, attaquant elle-même le monde par le biais de son appareil photo, elle présente tous les atouts d’un personnage de Bergmann. Remplaçant toute parole, une musique grinçante instaure une tension palpable et croissante digne d’un film d’Hitchcock, et fait de Zoo un film piquant et énigmatique.
Dans cet ensemble riche, on passera volontairement à côté d’installations incongrues, telles les vidéos ésotériques de Henrik Hakansson. De même, l’affichage mural de Gerda Steiner et Jorg Lenzlinger, pompeusement intitulé Grottes sauvages sur forêt cérébrale civilisée, manque d’envergure. Utilisant les circonvolutions du cerveau pour créer les méandres aléatoires d’une forêt imaginaire, les artistes présentent ici des petits clichés où un fouillis multicolore tente de s’intégrer à une photographie réelle. Le concept, pourtant intéressant, d’une brain forest, se trouve ici desservi par une restriction matérielle. La diversité de Tropico-Vegetal prouve en tout cas que le thème du paradis terrestre est loin d’être épuisé, et qu’il invitera encore longtemps les artistes à rêver.
Tropico-végétal, jusqu’au 27 Août 2006 au Palais de Tokyo, 13 av. du Président Wilson, 75116 Paris.
Crédit photographique : PDT/Kleinefenn, 2006.
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