Voyage(s) en Utopie
Par Pascaline Vallée • lun 24 juil 2006 • Categorie: Art Contemporain, CinémaExposition jusqu’au 14 Août 2006

Dans son enfance, on lui disait « Ne raconte pas d’histoires ! ». Prenant la remontrance au pied de la lettre, Jean-Luc Godard crée avec Voyage(s) en utopie, à la recherche d’un théorème perdu, un vaste collage d’objets, de mots et de sons, sans lien apparent ni fil conducteur. Faute de place, on renoncera ici à en faire un inventaire vain et inutile. Car le but de Godard n’est pas de présenter une exposition où chaque élément serait expliqué, mais de permettre à son visiteur de construire sa propre pensée à partir d’un matériau brut.
Preuve que l’artiste ne prétend pas fournir un savoir universel, les citations et mots qui parsèment les salles ne sont pas toujours exacts, et jamais signés. Tel un Petit Poucet, il les a semés, pour retrouver son chemin ou jalonner celui d’un autre. Ils sont là en rappel, en symboles d’une pensée à creuser. Ainsi, près des passages entre les salles, des mots tels que « L’esprit emprunte » ou « imprimé sa liberté » sont collés au sol. Bien malin qui pourra recomposer la citation de Bergson : « L’esprit emprunte à la matière les perceptions d’où il tire sa nourriture, et les lui rend sous forme de mouvement, où il a imprimé sa liberté ». Prise dans son ensemble, cette phrase exprime la pensée de Godard, qui voit (entre autres) le cinéma comme un moyen d’affirmer sa liberté en transformant des images en mouvements. Il redonne également aux morceaux qu’il détache toute leur valeur et invite le visiteur à échafauder sa réflexion à partir de ces parties, avant d’appréhender le tout. Le cinéaste s’arrête ainsi sur les mots comme on s’arrête sur l’image d’un film, frappé par leur force intrinsèque.

Au travers de ces méandres, c’est à l’intérieur d’un cerveau qu’on a l’impression de voyager. Outre les mots et citations, souvent placés dans des lieux improbables, on croise des livres cloués, dont on ne peut plus lire que la page de couverture. Des passages de films ou de chansons se lancent soudainement, superposant leurs sons, se chassant et se mélangeant comme les réminiscences d’une mémoire chargée. Le cinéma bien sûr, occupe une place majeure, du Don Quichotte inachevé de Welles au Voyage en Italie de Rossellini, en passant par le mythique Johnny Guitar. Dans cette cinémathèque, ni titres ni auteurs ne sont mentionnés. Les citations, aussi bien filmiques que littéraires, sont à prendre en tant que telles, comme matière à utiliser pour forger sa propre réflexion.
La salle -2, intitulée « avant-hier », affiche quant à elle les différends entre Godard et le Centre Pompidou, qui causèrent l’arrêt du projet initial. Au milieu, des maquettes de ce projet avorté sont superposées, rendant leur examen difficile. L’une de ces maisons de poupées renvoie même au visiteur son reflet, balafré d’un point d’interrogation. Sorte de réaction boudeuse de Godard, l’exposition elle-même ressemble à un chantier, comme si l’opposition de Beaubourg avait définitivement coupé le génie dans son élan créatif.
Au milieu des grillages, des gravats et des prises électriques, des meubles vides frappent le regard. Une table et quatre chaises attendent des occupants, tandis qu’un lit défait regrette le sien. La dernière salle, numérotée 1, contient presque tout le mobilier d’un appartement. Chambre, bureau, cuisine et salon y sont présentés par leurs meubles principaux, vides comme au lendemain d’un emménagement. Chaque partie comporte également la particularité d’être dotée d’un écran de télévision diffusant des images muettes. Au centre, deux télévisions branchées sur le câble symbolisent l’avènement du siècle de l’image. Tournées vers le ciel, elles sont jouxtées d’une machine à écrire déglinguée et d’un extrait de l’Exode, et deviennent ainsi les nouvelles Tables de la Loi.

Du théorème prétendument perdu, qui donne son prétexte à l’exposition, on décèlera seulement le filigrane. Car Godard ne serait plus Godard s’il ne semait pas d’embûches le chemin du spectateur. Pour résoudre l’équation posée (x+3=1), il déploie donc une démonstration ironique. Neuf extraits, rassemblés sur un mur de la salle centrale, constituent la « preuve par neuf » du problème. Des légendes telles que « métaphore », « image », « devoir », « inconscient », ou « rêverie » sont paradoxalement appliquées à des scènes qui ne les représentent pas vraiment, annulant ainsi toute valeur explicative.
On ne pourra cependant pas reprocher à l’auteur de ne pas répondre à la question qu’il pose. Noyé dans l’abondance des objets, le résultat est visiblement inscrit sur les murs. En effet, entre les pièces -2 et 1, la salle 3 reconstitue la formule. Une manière de montrer au visiteur que le sens ne se laisse surprendre que par celui qui sait être attentif.
Mais pourquoi qualifier ce théorème de « perdu » ? Veut-il glisser là le symbole d’un cinéma en déclin ? Invite-t-il le visiteur à poursuivre ses recherches ? Dans cette optique, un tas d’écrans inutilisés, posés dans la salle 3, se pose comme une infinité de possibilités. Collage d’Histoire et d’histoires, Voyage(s) en utopie nous introduit donc dans un univers peuplé de signes. L’exposition dissèque le monde selon les règles de Godard, à savoir : aucune.
Voyage(s) en utopie, à la recherche d’un théorème perdu, par Jean-Luc Godard, Centre Pompidou, 75004 Paris.
Crédit photographique : Jean-Claude Planchet, Centre Pompidou 2006.
Technorati Tags: Jean-Luc Godard, Voyage(s) en utopie, Bergson, Centre Pompidou, Beaubourg, Art contemporain, Critique, Opinion, Culture
