One + One : Sympathies entre les Rolling Stones et Jean-Luc Godard
Par Labosonic • jeu 27 juil 2006 • Categorie: Cinéma, Dvd, MusiqueDVD paru en mai 2006

Quand en 1968, Jean-Luc Godard décide de réaliser One + One, film tournant autour des thématiques de la contestation et de la création artistique, il obtient l’autorisation de filmer la genèse d’une chanson des Rolling Stones. Le cinéaste, fort du succès de Bande à part, Alphaville, Pierrot le fou a déjà bonne réputation et une image de contestataire formel comme ses confrères de la Nouvelle Vague. Les cinq anglais, eux, peuvent prétendre au statut de plus grand groupe de rock’n'roll du monde : plus sulfureux que les Beatles (ils multiplient les arrestations pour trouble à l’ordre public), musicalement impeccables (Aftermath vieux de deux ans, s’inscrit déjà comme un disque de légende), performants sur scène (au point que leur album Got Live if you want it ! résonne des cris de fans hystériques).
One + One est un documentaire dont la valeur n’a cessé d’augmenter au fil de l’évolution de la carrière des Stones. Beggars Banquet, l’album dont sont extraites les sessions de studio filmées, est un excellent disque du groupe, si ce n’est le meilleur. Et Godard nous fait assister à la création de l’une de leurs chansons les plus connues : Sympathy for the devil. Inspirée des premiers mots d’un roman de Bulgakov, elle contribuera à construire la légende obscure [1] du groupe.
Mais One + One est aussi un film, exemple des divers talents de cinéaste de son auteur. Les séquences des sessions d’enregistrement se juxtaposent avec des fragments d’histoires à portée symbolique : une silhouette couvre les murs de graffitis provocateurs ; des activistes des Black Panthers, armés jusqu’aux dents, énoncent des discours parmi les cadavres de tôle d’une casse automobile ; une actrice, pompeusement nommée Eve Democracy et interprétée par Anne Wiazemsky, répond à une interview sur le tournage d’un film.
Certains voient dans cette œuvre, trop démonstrative par moments, un galimatias de poncifs contestataires agrémenté de recettes formelles dont la portée symbolique est trop évidente pour être crédible (la mise en abyme au travers du personnage d’Eve Democracy qui interrompt le “film dans le film” pour répondre à des journalistes, les apparitions régulières de cartons, à la fois hommage au temps du muet et aux techniques du montage). D’autres y verront l’illustration parfaite du virage du cinéma de Godard vers le film politique cher au groupe Dziga Vertov [2] qu’il a fondé.
Cette controverse engendrera deux versions du film : One + One, le director’s cut et Sympathy for the Devil, version américaine du film plus orientée sur la chanson culte [3]. Mais quelles que soient les opinions sur ces œuvres quasi-siamoises, on ne peut nier le formidable document réalisé sur la genèse d’une chanson qui s’inscrit dans le patrimoine de la culture moderne.
La caméra, tournoyant dans le studio, capte des indiscrétions auxquelles le temps a donné une valeur inestimable. On découvre ainsi un Brian Jones totalement effacé, comme un spectre immobile dans le studio, aussi mal à l’aise dans ses baskets que dans le groupe qu’il a pourtant fondé mais qu’il quittera bientôt pour suivre sa destinée et sombrer tragiquement. Les Rolling Stones sont en plein bouleversement et découvrir ces instants est passionnant. Mick Jagger, tête pensante et voix de la formation anglaise, influe sur la mutation d’une folk song ordinaire en tube tandis que Keith Richards, son âme musicale, fait obéir la section rythmique Watts/Wyman aux doigts [4] et à l’oeil. Ce duo appelé Glimmers Twins, groupe dans le groupe, est en train de prendre le pouvoir absolu.
One + One n’est pas que l’addition du talent de deux acteurs marquants de l’art des années 60, ni même celle des influences qu’ils ont eu sur la société et l’évolution de ses mœurs. C’est aussi la somme de la grammaire formelle du cinéma et du processus, beaucoup moins figé, qui a présidé à l’élaboration d’un chef-d’œuvre. Témoignage d’une époque révolue où l’insouciance permettait toutes les utopies et les contestations les plus extrêmes, ce film s’inscrit définitivement dans l’Histoire.
[1] Quand en 1969 à Altamont, le service de sécurité du groupe, assuré par les Hells Angels, poignarde un membre du public, la légende veut que ce soit durant ce morceau, interprété comme riche d’allusions satanistes. Si l’information est inexacte, la persistance de cette croyance démontre le caractère sulfureux du titre.
[2] Le groupe Dziga Vertov, nommé ainsi en hommage à un cinéaste russe, est une association de cinéastes, décidés à insuffler un contenu politique dans leurs œuvres, y compris sur le plan formel. Godard, figure de proue du mouvement, y participe avec Jean-Pierre Gorin et Jean-Henri Roger.
[3] La seule différence entre ces deux versions d’une même œuvre est la présence du morceau finalisé en fin de Sympathy for the devil. C’est celle-ci qui est actuellement éditée en DVD.
[4] On notera, entre autres, une formation inhabituelle : les doigts de Keith caressent le manche d’une basse tandis que Bill Wyman assiste aux congas le jeu de batterie de Charlie Watts.
Sympathy for the Devil, One + One, Jean Luc Godard, disponible en DVD chez Carlotta Films depuis mai 2006.
Technorati Tags: Jean-Luc Godard, One + One, Rolling Stones, Nouvelle Vague, Beggars Banquet, Bulgakov, Anne Wiazemsky, Brian Jones, Mick Jagger, Keith Richards, Bill Wyman, Charlie Watts, Musique, Cinéma, Critique, Opinion, Culture
Labosonic est le rédacteur Musique du magazine.
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