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L’histoire dans ses grandes longueurs

Par Julien Meyrat • mar 1 août 2006 • Categorie: Bande Dessinée / Manga

Où sont passés les récits au long cours ? Où sont-elles, ces histoires patiemment construites sur des dizaines de tomes dont les éléments se referment inexorablement sur les personnages au bout de centaines de pages, formant un tout étonnamment homogène… ?

Nulle part : de tels récits n’ont jamais existé ! Pas dans le neuvième art européen en tout cas. Les seules séries longues sont celles aux scénarios indépendants d’un tome à l’autre (du type des Schtroumpfs ou des Tuniques bleues) ou les séries « allongées », auxquelles l’auteur se contente de rajouter des tiroirs de plus en plus absurdes dans un but plus financier qu’artistique (citons XIII de Van Hamme, un cas d’école parmi de multiples autres). Même l’impressionnant Donjon de Sfar, Trondheim et al. n’est pas une œuvre pensée de bout en bout comme unique, la disparité en étant précisément le maître mot. Une série qui ne devait pas, à l’origine, devenir une saga.

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Aux États-Unis, le genre est légèrement mieux représenté, avec certaines sagas remarquables qui sortent du lot (Bone de Jeff Smith, Strangers in Paradise de Terry Moore…). Mais la majorité du comics mainstream préfère se répéter à l´infini. Les mini-séries prévues en douze épisodes ne prennent que rarement le temps de poser des bases solides et les scénaristes les plus ambitieux se cantonnent généralement au « roman graphique » créé par Will Eisner. Non, décidément, seuls les dessinateurs-scénaristes japonais prennent le temps de travailler leurs œuvres comme un orfèvre cisèle un joyau. Sur les centaines et les centaines de pages que constitue un manga, les artistes nippons prennent le temps de développer une intrigue, de présenter des personnages et de les rendre intéressants… Citons deux exemples, l’un fondateur, celui de Katsuhiro Otomo et de son cultissime Akira, et l’autre récent mais tout aussi vénéré, Naoki Urasawa et ses deux titanesques succès : Monster et 20th Century Boys.

On peut s’étonner de cette « exception asiatique ». Développer une histoire sur la longueur est pourtant un procédé connu et appliqué dans de nombreux autres médias particulièrement répandus en Occident, la littérature et les séries télévisées en sont les deux exemples les plus frappants. Le format sur la longueur (les multiples tomes d’une collection, les 26 épisodes d’une saison…) permet de développer bien plus avant les personnages, de creuser bien plus profondément leur psychologie et d’établir correctement le contexte, éléments trop souvent bâclés dans les bandes dessinées modernes.

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Seulement voilà, alors que la série télévisée influence de plus en plus le comics (avec des auteurs venus de ce milieu comme John M. Strakzynski, Joss Whedon…), la BD européenne semble toujours subir l’influence du format cinéma (à savoir condenser une œuvre en deux heures). Étrangement, en Europe, le feuilleton à rallonge n’est plus à la mode. À cela, une seule raison, et certainement pas celle que les diffuseurs ont martelé à tort pendant des années (à savoir : « le français n’aime pas les séries », argument démoli par le succès actuel des 24, Lost et autres Desperate Housewives…) : les éditeurs sont obsédés par le format « 1 histoire en 3 tomes, 5 si elle est très longue ». Demandez donc aux jeunes dessinateurs pleins de projets (on en trouve à tous les coins de rue, début février à Angoulême). Pourquoi cette frilosité ? Tout simplement parce que c’est le format idéal pour les éditeurs, qui évitent ainsi de prendre de trop gros risques. Qui signerait pour dix volumes d’une série dont personne n’est certain qu’elle marchera ? Avec trois tomes, ils peuvent se permettre de lancer un album puis un autre dans la foulée et d’observer les ventes. Si ça ne prend pas, le 3e tome ne sortira jamais ou très confidentiellement. Si ça fait un tabac, on pourra toujours faire une suite commerciale (cf. Aquablue, Anachron, Lanfeust des étoiles, Largo Winch, XIII…). Il reste heureusement quelques éditeurs courageux, dont un en particulier : Futuropolis. Mais nous en reparlerons la semaine prochaine…

Crédit photographique : Panini SpA, Delcourt 2006 et Jouvray Presle Futuropolis 2006.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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