Collection 32 : l’idée est dans la bombe
Par Julien Meyrat • mar 8 août 2006 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas
Nous parlions la semaine dernière des difficultés que pouvaient rencontrer les auteurs français pour se lancer dans de grandes séries à rallonge. Rien d’étonnant à ce qu’ils se soient bousculés pour profiter de l’aubaine offerte par Futuropolis. Pensez donc : l’éditeur propose une liberté de création (ton et thème) quasi infinie. De plus, les auteurs peuvent étaler leur intrigue sur autant d’épisodes qu’ils le désirent, du moment que chacun compte 32 pages. Cette pagination réduite à une époque où le 46 pages est la norme, le format légèrement plus grand et la couverture souple permettent une réduction de prix stimulante : 4,90 € le numéro, le prix moyen d’un manga classique. Ajoutez à cela une publication régulière (mensuelle ou bimestrielle) et vous obtenez un résultat métis reprenant le meilleur du manga et du franco-belge.

Plus étonnant, les thèmes choisis. Sitôt qu’on leur laisse un espace de liberté, on peut compter sur les auteurs pour raconter autre chose que le sempiternel combat d’un chevalier pour sauver sa princesse. De fait, un certain nombre d’entre eux ont mis en avant un sujet dérangeant et toujours actuel : la guerre.
Ainsi L’Idole dans la bombe, de Stéphane Presle et Jérôme Jouvray, nous transporte-t-il en Monoposie, état totalitaire que tentent de fuir plusieurs personnes. Une intrigue menée tambour battant : on ne s’ennuie pas une seconde et le graphisme de Jouvray (Lincoln) est toujours aussi efficace.

Guerres civiles, beaucoup moins cocasse, marque un tournant dans l’œuvre de Jean-David Morvan (Sillage, Spirou et Fantasio…) : partant du principe que la France a sombré dans la guerre civile en 2007, il raconte ce que seraient leurs vies, à lui, au scénariste Sylvain Ricard et à leurs proches dans un Paris livré à lui-même et à l’armée. Une vision réaliste et forcément pas joyeuse, dont on peut douter de l’issue heureuse. Une réminiscence des récentes émeutes des banlieues, surtout.
Après la guerre (de Luc Brunschwig, également directeur de la collection, et Freddy Martin) prend place en 2039 dans un monde que le libéralisme sauvage a transformé en dépotoir géant. Un monde qui vient néanmoins de capter l’arrivée imminente de vaisseaux spatiaux qui s’obstinent à ne pas répondre à nos signaux. La raison est évidente : ils viennent pour la guerre. Conscription générale, tout le monde doit se préparer au combat. Sauf que les nefs passent près de la Terre, apparemment sans la voir. Comment va réagir le peuple ? Là encore, on sent l’ambiance actuelle, tournée vers un conflit armé absurde, la paranoïa et le ras-le-bol envers les instances dirigeantes. Un engagement rare dans une série grand public.

Oh, bien sûr, la Collection 32, ce n’est pas que ça. On y apprend aussi qu’Elvis était Dieu et qu’il réside actuellement dans une canette de Coca (James Dieu, de Pontarolo), que la mort de Sherlock Holmes cachait bien plus que ce que l’on croit (un thème classique repris ici par Luc Brunschwig et Cécil dans Holmes), que le choix entre le divin et le matériel n’est pas forcément dichotomique (Le Monde de Lucie, de Kris et Guillaume Martinez) et que certaines rencontres surréalistes portent à bien des discussions (Vies imaginaires des surréalistes, par l’immense David B.).
Mais ces autres récits ne doivent pas nous faire perdre de vue cette étonnante convergence : trois des auteurs ont choisi la guerre. Et deux d’entre eux non pas la guerre lointaine racontée depuis un studio, non, la guerre civile en France, les débordements, les émeutes… Comment ne pas s’interroger sur cette occupation immédiate d’un espace de liberté par un sujet aussi grave ? Il a dû démanger plus d’un auteur ces derniers temps. Faut-il en conclure qu’aucun n’avait eu la possibilité, ne serait-ce qu’éditoriale de s’exprimer sur le sujet ?
Si elles partent toutes plutôt bien, ces séries annoncées en 9, 12, 15, parfois 18 épisodes ne pourront évidemment être jugées que dans leur globalité. Mais les sujets abordés leur donnent déjà une légitimité que devraient lui envier bien des éditeurs.
Collection 32, éditions Futuropolis :
Le Monde de Lucie (Kris et Guillaume Martinez).
Vies imaginaires des surréalistes (David B.).
Holmes (Luc Brunschwig et Cécil).
James Dieu (Pontarolo).
L’Idole dans la bombe (Stéphane Presle et Jérôme Jouvray).
Guerres civiles (Jean-David Morvan, Sylvain Ricard et Christophe Gaultier).
Après la guerre (Luc Brunschwig et Freddy Martin).
Crédit photographique : Jouvray Presle Futuropolis, 2006.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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