Cerith Wyn Evans : l’art et la lumière
Par Pascaline Vallée • lun 14 août 2006 • Categorie: Art ContemporainExposition jusqu’au 17 septembre 2006

Par une étrange « coïncidence », l’ARC expose simultanément Dan Flavin, maître incontesté de la lumière en tube, et Cerith Wyn Evans, qui l’utilise comme base de son langage artistique. Le « jeune » britannique, dont c’est la première exposition personnelle en France, s’engouffre ainsi dans l’ouverture faite par son prédécesseur en matière d’art lumineux. Quelques tourbillons et clignotis plus tard, on ne sait plus très bien où poser les yeux.
L’ombre de Flavin, clamant que l’art est une pensée et non un acte ne peut donc qu’influencer la vision portée sur les œuvres de Cerith Wyn Evans. C’est en pensant différemment que l’artiste influe sur les perceptions du visiteur, et l’acte artistique, matérialisé par l’oeuvre, n’en est que la démonstration.
…in which something happens all over again for the very first time [1] s’ouvre sur un miroir concave déformant, judicieusement intitulé Inverse, reverse, perverse. Bien que ce titre se réfère à The Gift de Velvet Underground, il évoque aussi une réflexion plus générale sur l’art. En préface du Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde émettait l’idée que « c’est le spectateur et non la vie, que l’art reflète réellement ». La forme distendue du miroir prévient donc le spectateur du bouleversement auquel il doit s’attendre. Ce sont bien ses perceptions qui lui seront renvoyées, mais elles ne le seront pas de manière habituelle.
Dans sa galerie des lustres, à défaut du spectateur, c’est lui que Cerith Wyn Evans expose. Dans la blancheur des murs en courbe, il met en scène ses goûts par le biais d’une vingtaine d’auteurs. La lumière vacillante et clignotante des suspensions attire en premier l’attention, mais elle n’est que le point de départ du dispositif. L’intérêt central de cette succession de luminaires est en réalité dans les messages qu’ils émettent en morse, retranscrits par un logiciel ordinateur. Les textes de John Cage, Madame de Lafayette, Judith Butler ou encore Pierre Klossowski s’égrainent ainsi en lumière, puis sont confidentiellement expliqués en VO.
Influencé par les enseignes lumineuses au début des années 90, Cerith Wyn Evans a orienté ses travaux vers la transcription matérielle du langage. Ainsi le titre de l’exposition consistue en lui-même une œuvre, placée sur le mur extérieur du musée. De la même façon, le palindrome in girum nocte et consumimur igni [2], hommage au situationnisme de Guy Debord, se présente sous la forme d’un néon circulaire.
Ailleurs, les trois Dreamachines empruntées à Brion Gysin tournent inlassablement sur leur tourne-disque. Composées d’un cylindre de papier ajouré éclairé de l’intérieur, elles sont conçues pour être regardées les yeux fermés. Les pulsions électriques agissent alors sur le cerveau, qui reproduit des images proches de celles des rêves. Des dessins de Brion Gysin, issus des collections du musée, sont offerts à cet éclairage aléatoire. Cerith Wyn Evans rend ainsi hommage à l’artiste qui dévoila l’intraduisible notion d’alpha state, état obtenu grâce aux Dreamachines, et contenant en germe un acte créatif.
S’ensuit une référence au Jardin d’hiver de Marcel Broodthaers, constituée de plantes vertes masquant partiellement les cadres accrochés au murs. Cerith Wyn Evans expose selon ce procédé une photo prise par Brion Gysin (encore lui), et ajoute sa touche personnelle : la légende de l’œuvre ainsi constituée s’étale en lettres de néon, et matérialise ainsi l’acte de citation que fait l’artiste.
Plus loin, un album de célébrités offre au regard ses pages perforées. D’Audrey Hepburn à Albert Einstein, Hemingway, Pie XIII, en passant par Braque ou Eisenhower, 92 personalités sont présentées, certaines par des textes, d’autres en image. Borgne, surmonté d’une pleine lune, affublé d’oreilles de Mickey ou d’un nez de clown, sans tête ou sans nez, chacun subit la main de l’artiste.
Cerith Wyn Evans propose donc à travers ses oeuvres une nouvelle manière de voir et de percevoir. Il inverse les sens en utilisant des éléments quotidiens (lustres, écrans d’ordinateurs, diapositives, plantes vertes, livres de photographies), et en les exposant d’une façon différente. On comprend mieux alors le titre de l’exposition. Car Cerith Wyn Evans propose au visiteur de vivre une expérience sensorielle inédite, qui procure le sentiment d’avoir réappris à voir et à entendre. Il montre également la cyclicité des choses et le réengendrement perpétuel de la pensée.
[1] “…où quelque chose arrive sans cesse pour la toute première fois“.
[2] “Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu“.
…in which something happens all over again for the very first time, Cerith Wyn Evans, Musée d’Art Moderne ARC, Paris.
Technorati Tags: Dan Flavin, Cerith Wyn Evans, in which something happens all over again for the very first time, The Gift, Velvet Underground, Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, John Cage, Madame de Lafayette, Judith Butler, Pierre Klossowski, Guy Debord, Brion Gysin, Jardin d’hiver, Marcel Broodthaers, Musée d’Art Moderne, ARC, Art contemporain, critique, Opinion, Culture
