Le Vent se lève de Ken Loach
Par Marie Guyot • mer 23 août 2006 • Categorie: CinémaSortie le 23 août 2006

Même s’il ne l’a pas attendue pour faire de grands films, il était temps que Ken Loach obtienne la Palme d’Or. Après des pointures comme Kes, Ladybird, Carla’s Song, Raining Stones ou My Name is Joe, la Palme qui a surpris ceux qui avaient parié sur un couronnement pour Marie-Antoinette ou Volver s’imposait en définitive comme une évidence.

En 1990 pour Riff Raff, Robert Carlyle et Peter Mulan sont encore des anonymes, Trainspotting, The Full Monty et My Name is Joe n’étant pas encore passés par là. Et en 1995, lorsque Land and Freedom sort sur les écrans, personne n’a entendu parler de Ian Hart qui interprête alors David Carr, le personnage principal du film. Depuis nous l’avons vu incarner l’une des faces du gros vilain de Harry Potter à l’école des sorciers, et plus récemment jouer dans Tournage dans un jardin anglais.
Alors qu’il nous avait habitués à travailler avec des acteurs inconnus du grand public, Ken Loach fait une exception avec Le Vent se lève, choisissant Cillian Murphy pour interprêter Damien, le personnage principal, et Liam Cunningham pour incarner Dan. Si ce dernier nous semble immédiatement dans son rôle, nous ne pouvions qu’attendre Cillian Murphy au tournant après les prestations peu convaincantes de ses deux derniers films, Breakfast on Pluto et Red Eye.
Mais Ken Loach ayant le talent qu’on lui connaît pour diriger les acteurs, cette inquiétude est finalement rapidement balayée.

Avec Le Vent se lève, le cinéaste dénonce cette fois le passé impérialiste de l’Angleterre lorsque, en 1920, l’Irlande bascule dans la guerre civile.
Alors qu’ici nous sommes loin de l’Espagne, la mise en scène est proche de celle de Land and Freedom. Dans les deux films les résistants croisent la pauvreté, incarnée dans des personnages secondaires, sur une route ensablée. Ils entonnent des chants liés à leur cause pour se donner du courage, et ils enterrent ceux d’entre eux morts au combat. D’autre part, le village attaqué par les Anglais ressemble beaucoup à celui repris par les révolutionnaires Espagnols, et les résistants préparent leur assaut à travers de hautes herbes dans les deux films. Surtout, nous retrouvons à la fois dans Land and Freedom et Le Vent se lève une séquence devenue classique chez Ken Loach, que ce soit, dans ces deux exemples, sur la collectivisation ou l’attitude à adopter face au traité signé entre Britanniques et Irlandais en décembre 1921 : le débat enflammé.
Loin d’être le signe d’un manque d’inspiration chez le cinéaste, ou celui d’une incapacité à se renouveler, ces similitudes dans la mise en scène des deux films montrent au contraire que les guerres sont finalement toutes les mêmes, et malheureusement que l’Histoire ne cesse de se répéter.
En réalisant quelques scènes du Vent se lève de la même manière que certaines séquences de Land and Freedom, Ken Loach donne encore plus de poids à son dernier film : le spectateur navigue en terrain familier alors même qu’il s’agit d’une fiction et non d’un documentaire.

Ceux qui découvrent l’œuvre du cinéaste et n’ont pas vu ses films précédents apprécieront donc tout autant la finesse du Vent se lève, grâce au classicisme de la mise en scène : la force du cinéma de Ken Loach ne réside pas uniquement dans sa continuité, mais aussi dans sa capacité à aller simplement au cœur des problèmes qu’il souhaite montrer du doigt.
Ainsi, qu’il soit ou non au fait de l’histoire irlandaise, le spectateur est amené à se concentrer sur le vif du sujet, l’origine du conflit et les déchirements qui en résulteront.
Côté narration, Le Vent se lève nous raconte comment deux frères en viennent à lutter l’un contre l’autre pour des raisons politiques. Si Land and Freedom mettait déjà en scène un tel sujet, avec la séquence pendant laquelle communistes et anarchistes se tirent dessus alors que, dans le contexte de la guerre d’Espagne, ils se battent au fond pour la même cause, ce n’était pas avec une intensité dramatique aussi poussée. Dans le film de 1995, cette scène servait avant tout de prise de conscience pour le héros. Alors que dans Le Vent se lève, les frères devenus ennemis ne pourront pas faire marche arrière. Une tragédie qui permet à Ken Loach d’ancrer son discours militant dans une réalité concrète, condition sine qua non pour que le spectateur y adhère.
Il fut pénible par les mots du deuil
De dire et de briser les liens qui nous unissent
Mais plus pénible encore de porter la honte
Des fers étrangers qui nous enchaînent
Alors j’ai dit : « Cette vallée dans la montagne
Dès l’aube j’irai à sa rencontre
Je rejoindrai les braves qui s’unissent
Tandis que le vent léger secoue l’orge » [1]
[1] Robert Dwyer Joyce, The Wind that Shakes the Barley. Le titre de ce poème est aussi le titre original du Vent se lève.
Réalisation : Ken Loach.
Scénario : Paul Laverty.
Avec : Cillian Murphy (Damien), Liam Cunningham (Dan), Pádraic Delanay (Teddy) et Orla Fitzgerald (Sinead).
Crédit photographique : Joss Barratt.
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Marie Guyot est la fondatrice et la Rédactrice en Chef du magazine. C'est aussi une des rédactrices Cinéma.
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