Les Trésors de Picsou : Don Rosa à l’honneur
Par Julien Meyrat • mar 12 sept 2006 • Categorie: Bande Dessinée / MangasPublié en août 2006

Parmi les nombreuses bandes dessinées estampillées Disney sévit l’un des artistes les plus vénérés du 9e art : Carl Barks. Rappelons que le grand homme, décédé en 2000, affichait à son actif plus de 6 000 planches de course-poursuite, chasses au trésors, gags et rebondissements divers ainsi que la création d’une foultitude de personnages (Géo Trouvetou, Gontran Bonheur, les Rapetou, Miss Tick, Gripsou… et bien sûr l’inénarrable Balthazar Picsou). Rares sont les Français n’ayant pas lu au moins une de ces aventures où l’oncle Picsou, aidé de ses neveux, partait chasser le yéti en Himalaya, fuyait la notion d’argent dans la vallée perdue de Trallala ou retournait dans le Yukon sur les traces d’un amour perdu. Aussi à l’aise dans le gag ou la chronique familiale que dans la grande épopée, Barks a marqué des générations de lecteurs et d’auteurs. En particulier un certain Keno Don Rosa.

Fan absolu de Barks, Don Rosa s’est spécialisé dans les aventures de canards. Obsédé par la cohérence du petit monde créé par son illustre prédécesseur, il n’a eu de cesse de le mettre en scène de manière respectueuse mais personnelle (son style graphique est très différent de celui de Barks). Pari gagné : les personnages déjà riches gagnent en épaisseur. Chez Rosa, Donald n’est pas seulement un fainéant colérique, c’est aussi l’archétype de l’homme de la rue, gaffeur, irascible, mais surtout célibataire avec trois enfants à charge. Riri, Fifi et Loulou incarnent la passion de l’enfance, non sans une pointe de cynisme. Gontran symbolise l’injustice absolue du monde et Gripsou la face noire du capitalisme. Et surtout, surplombant un panel de personnages tous plus attachants les uns que les autres, l’immense Balthazar Picsou, canard le plus riche du monde et personnage le moins politiquement correct du bestiaire disneyen. Caractériel, roublard, maladivement avare, paradoxalement honnête, l’oncle Picsou est indiscutablement un « type » de personnage inoubliable.
Mais si Rosa adapte l’univers de Barks, c’est bien à sa manière. Impossible de confondre les deux auteurs : là où Barks arborait un trait souple et léger, Rosa est un maniaque à la précision minutieuse. Ses planches, truffées de détails, se savourent lentement là où celles de Barks se dévorent à toute vitesse. Au point de vue scénaristique aussi, Rosa a sa patte. Qu’il s’agisse de décortiquer un aspect de l’univers barksien (la 313 de Donald, le manuel des Castors Juniors, l’architecture du coffre de Picsou…) ou de se lancer dans une chasse au trésor épique (pour laquelle l’auteur se documente de manière quasi-exhaustive : il est souvent très difficile de savoir où finit la vérité historique et où commence l’imaginaire), Rosa emploie la même méticulosité cartésienne à exploiter la moindre ressource de son matériau de base. On sent déjà cette tendance dans cette réédition proposée par la rédaction de Picsou magazine : les premières histoires de Don Rosa abordent tous les aspects des BD de Barks : les gags en une planche, les histoires à Donaldville, les grandes chasses au trésors et, ce qui rendra Don Rosa si célèbre, les suites des histoires de Barks (ici La Quadrature de l’œuf, suite de Perdus dans les Andes, une des plus fameuses aventures de Donald et de ses neveux). Ce qui préfigure déjà son grand œuvre, l’éminente Jeunesse de Picsou dans laquelle il reprend toutes les références que Barks a accumulé sur son personnage fétiche et les combine à l’histoire des dix-neuvième et vingtième siècles (cette saga a déjà été rééditée par Picsou magazine, cherchez en bouquinerie).
Reste que si cette nouvelle publication des BD de Rosa est une initiative des plus louables, elle ne va pas sans quelques défauts. Tout d’abord, les textes ont été retraduits. Certaines références qui avaient été gommées par les traducteurs originaux reprennent leur place au grand bénéfice de la cohérence de l’univers, mais d’autres répliques ont été modifiées plus pour la forme. Les anciennes versions semblaient plus spontanées, sonnaient parfois plus juste.
Vieux lecteur maniaque moi-même, je trouve que la BD y perd un peu de charme. Mais là n’est pas le pire : la véritable hérésie sont ces atroces couleurs que les éditeurs nous infligent depuis plusieurs années. Alors que La Jeunesse de Picsou (la plupart des épisodes en tout cas, notamment ceux en Afrique) était sublimée par des couleurs magiques, le sombre tâcheron invoqué pour cet album sature ses couleurs mal choisies et les assaisonne de dégradés made in Photoshop sans réel souci de cohérence graphique. Bref, l’individu en question maltraite le dessin tout en détails de l’artiste, ajoutant l’erreur professionnelle au mauvais goût. Au moins respecte-t-il le code des couleurs originellement choisi par Barks (la redingote de Picsou étant bordeaux aux manches de moleskine grise), mais le résultat final est plutôt désolant. On pourra se rabattre sur les articles courts mais intéressants sur Barks, Rosa et d’autres, et évidemment sur la qualité intrinsèque des BD proposées… mais pour une publication hommage, Don Rosa méritaient mieux.
Les Trésors de Picsou, hors-série de Picsou magazine.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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