American Night, la face cachée de l’Amérique
Par Pascaline Vallée • lun 18 sept 2006 • Categorie: PhotographieExposition jusqu’au 28 septembre, et du 12 au 28 octobre

Parmi les disciplines artistiques, il est souvent admis que la photographie, par son aptitude à capter la vérité, constitue les premières loges de la tribune politique. Avec American Night, Paul Graham accomplit la prouesse de présenter une série de clichés revendicateurs, tout en établissant une théorie esthétique.
Au premier abord, l’artiste propose aux visiteurs des photographies un peu obscures. En effet, la plupart sont voilées de blanc, comme vues par une personne atteinte de cécité. A l’opposé, les rares images nettes le sont outrageusement : grande maison, grosse voiture et pelouse impeccable constituent le triptyque d’un rêve américain sans bavures, sur fond de ciel bleu immaculé. Cet ordre choque et pousse à détourner les yeux pour s’intéresser aux autres photos, plus mystérieuses.
Car examiner les oeuvres voilées entraîne le visiteur dans une tout autre vision de l’Amérique. On n’y voit d’abord qu’un détail, l’enseigne d’un fast-food, une voiture, une avenue, et puis une silhouette. Toujours, une personne -homme, femme ou enfant- est là, seule, placée sur le bord d’une route en position d’attente. Si ce n’était l’omniprésence des voitures, rien ne trahirait la simultanéité de lieu avec les autres clichés.

Ces voitures, qui établissent un lien entre les deux sortes de prises de vue, semblent être la métaphore des citadins américains -et plus généralement occidentaux-. Objets sans la moindre distinction humaine, elles passent indifféremment, malgré l’attente manifeste des laissés pour compte. Le photographe couvre ainsi ces derniers d’un « bruit » symbolique, voile occultant pareil à celui que la lassitude nous fait leur porter.
Paul Graham développe par ce procédé un nouvel essai sur l’esthétique photographique. En effet, ces voiles sont posés comme une manière de faire table rase sur les représentations habituelles. La photographie ayant exploré tous les procédés, il convient maintenant, comme dans toute révolution artistique, de nier la vision elle-même.
Sur les seize clichés, trois forment cependant un contrepoint. Ce n’est qu’au soir qu’on rencontre l’humanité, quand les dernières lueurs du soleil forment des ombres chaudes. Ces portraits, regroupés dans un angle, éclairent ainsi la vision jusqu’ici froide d’une Amérique inhumaine. Un homme et deux femmes sont présentés en pied ou en plan plus serré, toujours dans la rue. Deux sont visiblement de type afro-américain, tandis qu’une femme en fauteuil roulant cache son visage avec son bras.
Paul Graham construit de cette manière un parcours pour le spectateur. Ebloui par les éclairs que sont les clichés de l’American dream, ce dernier s’en détourne pour examiner les images voilées, révélatrices d’une inégalité marquée. Il peut alors ressentir le malaise que dénonce l’artiste. Car les sujets des photos sont toujours vainement tournés vers les autres, en quête de ressources mais surtout d’humanité. Les trois portraits viennent ensuite le rassurer. Même si le lien n’est pas tout à fait noué, ils constituent tout de même une lueur d’espoir.
American Night de Paul Graham, Galerie des Filles du Calvaire, jusqu’au 28 septembre, puis du 12 au 28 octobre 2006.
Photographie, Critique, Opinion, Culture
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Pascaline Vallée est une ancienne rédactrice Arts du magazine.
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