La Perdida : lost in Mexico
Par Julien Meyrat • mar 3 oct 2006 • Categorie: Bande Dessinée / MangasA paraître le 4 octobre 2006

Carla débarque à Mexico avec un sac à dos et l’adresse d’un copain. Elle-même à demi-mexicaine, elle vient découvrir ses racines, comprendre ce pays qui la fascine depuis si longtemps, s’impliquer dans la vie de la ville, fusionner avec son icône Frida Kahlo, peut-être même retrouver son père… son principal objectif : l’authenticité. Et pour ça, fréquenter les immigrés occidentaux ne suffit pas. Elle finit par croiser un certain Memo, révolutionnaire dragueur, qui va lui faire découvrir le véritable visage du pays. Enfin, c’est plus ou moins ce qu’il prétend.
Attention, chef-d’œuvre : les éditions Delcourt signent un coup d’éclat en publiant une version reliée (somptueuse) des cinq épisodes de La Perdida de Jessica Abel. L’histoire proposée ici n’a rien à voir avec une quelconque visite guidée. Quête personnelle distordue, magistrale étude de personnages, documentaire sur le Mexique d’aujourd’hui et, accessoirement, excellent thriller, le livre est tout ça et plus encore. Le lecteur suit Carla, personnage dont le masochisme intellectuel la pousse à rejeter son éducation américaine pour devenir ce qu’elle ne pourra jamais être : une mexicaine de la rue. Et ce, en fréquentant les personnes les moins susceptibles de l’aider, avec dans le décor les ombres de Frida Kahlo et William S. Burroughs. Perdue, Carla l’est très certainement, et plus encore dans ses propres contradictions que dans sa géographie. Emportée dans sa logique forcément bancale (« en être » tout en restant soi-même ou perdre son identité pour pouvoir s’intégrer ?), Carla fait sans cesse les mauvais choix et se laisse au final porter dans une spirale infernale qu’elle a elle-même initiée.
L’œuvre de Jessica Abel n’est pas très connue chez nous, mais il y a fort à parier que l’édition française d’un de ses plus gros travaux lui apporte la gloire qu’elle mérite. Son trait souple, ses visages expressifs plus ou moins réalistes selon la case et sa phénoménale aptitude à faire passer les tourments intérieurs à travers les actes de ses personnages font fatalement penser au Blankets de Craig Thompson. Ce serait oublier un petit détail : le premier épisode de La Perdida est sorti trois ans avant le pamphlet athéiste de Thompson. Et si l’on peut discuter les positions prises par ce dernier, on ne peut que s’incliner devant l’analyse qu’Abel fait de la perte de repères chez une certaine génération américaine, syndrome très facilement exportable à d’autres âges et nationalités. Ajoutez une édition française particulièrement soignée, une traduction impeccable et même un petit lexique pour les non-hispanisants et ceux qui, comme moi, ignorent tout de Frida Kahlo, et vous obtenez une œuvre totalement aboutie et résolument fascinante !
À l’occasion du festival « BD Delcourt 2006 », Culturofil a pu rencontrer Jessica Abel.
Pourquoi vouliez-vous raconter l’histoire d’une jeune fille perdue au Mexique ?
Jessica Abel : J’ai vécu deux ans au Mexique, j’y ai rencontré beaucoup d’autres expatriés et je trouvais que leur choix de vie était curieux. C’était des gens adorables que j’aimais beaucoup, mais leur vie sociale était très isolée. Moi, je ne vivais pas comme ça. J’étais avec mon mari, nous sortions avec des amis : des états-uniens expatriés, mais aussi des artistes et intellectuels mexicains. Seulement au bout d’un moment les expatriés en avaient assez, alors ils partaient, et tous les trois mois environ nous rencontrions de nouveaux amis. Et donc, au bout de deux ans nous ne connaissions presque plus d’expatriés, et la plupart de nos amis étaient mexicains. Un processus intéressant.
La première scène que j’aie imaginée pour ce livre est celle de la fin du chapitre 1, quand Carla est malade et pense à Joan Burroughs. Je ne savais pas encore qui allait avoir cette hallucination, je n’avais pas encore constitué le personnage. Mais c’est à partir de là que j’ai créé le personnage de Carla, l’héroïne, qui veut être authentique en s’intégrant, alors qu’au fond d’elle-même elle veut rester authentique en restant en dehors. Les personnages mexicains sont apparus après : je me demandais qui Carla voudrait connaître, qui la mènerait sur le chemin qu’elle s’apprêtait à prendre… et c’est comme ça que j’ai créé Memo et Oscar.

Vous décrivez un Mexique assez inquiétant : il y a de la violence dans les paroles, de la tension dans l’air entre Carla, Memo, Oscar…
J. A. : Au début du livre, Carla découvre le Mexique que je connais le mieux. Un pays plutôt accueillant : elle va à des expos, à des fêtes, visite les monuments… c’est plutôt fun. Puis elle plonge dans un univers moins joyeux en rencontrant Memo, parce que c’est ce genre de type. Tous les mexicains ne sont pas comme ça, c’est Memo, c’est très particulier. [Avec Carla,] je voulais un personnage que je puisse vraiment mettre au défi pour voir comment il réagit, pour le développer pleinement, montrer d’autres dimensions de sa personnalité… et pour ça je voulais faire un thriller, et pour faire un thriller il faut que des choses se passent. Je ne voulais pas présenter le Mexique comme un endroit exotique, étranger, effrayant, mais Carla est attirée par cet aspect et donc elle y va. Elle n’y est pas “traînée”, elle a de nombreuses opportunités de l’éviter, d’arranger sa situation, mais elle ne les saisit pas et c’est entièrement sa faute, pas celle du Mexique.
Carla se trompe en permanence, c’est assez frustrant pour le lecteur qui voit très bien qu’elle fait n’importe quoi. Le lecteur est un peu perdu lui-même : était-ce l’effet voulu ?
J. A. : Non, je pense que le lecteur n’est pas si perdu, au contraire il est sécurisé : « je sais qu’elle prend la mauvaise voie, comme peut-elle ne pas le voir ? » Je pense que Carla est un personnage charmant et très intéressant, je l’aime beaucoup mais, oui, elle est terriblement frustrante. Je ne sais pas pour un lecteur, mais pour un auteur, les personnages négatifs, qui ont des problèmes, sont nettement plus intéressants que ceux qui ont tout sous contrôle. Si elle faisait les bons choix il n’y aurait pas de livre, ou un livre très, très ennuyeux. Je trouve ça très intéressant de prendre un personnage qui a de mauvaises théories sur la vie, sur le monde, et de le mettre dans une situation où il doit faire face à ces problèmes. Mais elle apprend : à la fin elle a progressé. Hélas c’est trop tard par rapport aux événements racontés dans le livre.

Dans cette histoire, nous suivons essentiellement Carla, qui se trompe en permanence, et Memo et Oscar qui sont plutôt des sales types. Comme nous ne voyons que leur vision des choses, cela contribue à perdre le lecteur dans ses repères…
J. A. : Oui, c’est un des aspects du livre : tout ce que vous voyez au sujet du Mexique est faux, car vu par Carla. C’est tout à fait intentionnel : je ne suis pas mexicaine moi-même. Je ne parlais même pas espagnol avant d’y arriver. J’ai vécu là-bas deux ans et je ne savais pas vraiment ce qui se passait autour de moi. Je crois le savoir, mais je ne suis pas sûre que ce soit la réalité, parce que je voyais tout à travers mes yeux d’états-unienne. Je ne pouvais même pas savoir ce que les chauffeurs de taxi voulaient dire quand ils me parlaient. C’est un aspect très important du livre pour moi, le fait qu’il soit écrit à la première personne, même s’il n’est absolument pas autobiographique. Je ne clame pas une vérité vraie.
Il y a beaucoup de préjugés dans le livre : Carla voit le Mexique comme une carte postale, Memo voit tous les nord-américains comme de sales capitalistes…
J. A. : Oui, ça étaye ses objectifs de dire ce genre de chose, mais je pense qu’il se noie dans sa propre rhétorique. Je doute qu’il croie vraiment ce qu’il dit.
Il veut juste sortir avec des blondes occidentales…
J. A. : Oui, en gros. C’est un poseur. Mais il pense qu’il y croit, il ne se lève pas simplement un beau matin en se disant : “tiens, je pourrais dire ça”, non. Il pense qu’il pense ça. C’est juste que c’est faux.

Carla est à la recherche de ses origines. Pensez-vous qu’elle allait forcément vers les problèmes ?
J. A. : Non. Le problème est son interprétation de « comment trouver ses racines ». Elle aurait pu fouiner dans des livres, retrouver ses grands-parents et aller leur rendre visite… elle avait beaucoup de possibilités mais en réalité elle veut être punie d’être américaine. Et elle trouve quelqu’un pour appliquer cette punition. Mais il n’y a pas la moindre raison pour laquelle elle devrait forcément endurer cette horrible expérience.
Comment pensez-vous que le livre sera accueilli en France ? Le personnage étant américain, il y avait une identification possible aux États-Unis…
J. A. : J’espère que les lecteurs ne s’identifient pas à Carla (rires) ! Je ne sais pas grand-chose sur la société française mais je pense que ce sera intéressant. Peut-être que le public français trouvera amusant de voir une américaine s’effondrer (rires). Mais je pense que beaucoup de gens en Occident, pas seulement aux Etats-unis, ont une vision romantique et fantasmée du tiers-monde, ils l’imaginent exotique, comme Carla : elle se considère mexicaine parce que chez elle ça la rend spéciale, plus désirable en un certain sens. Je pense que beaucoup d’occidentaux ont ce genre d’idées à propos de l’univers des gens à la peau sombre. Je pense que c’est lié à la colonisation, à la domination que les européens et les nord-américains, en tant que descendants des européens, ont imposée au reste du monde. À mon avis c’est un sentiment répandu, donc beaucoup de gens devraient parvenir à s’identifier sans problème à Carla rien qu’en la regardant : c’est une étrangère. On pourrait croire que c’est parce qu’elle est américaine, mais je ne pense pas que ce soit le cas…
La Perdida, scénario et dessins Jessica Abel, éditions Delcourt collection Contrebande.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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