Gare au Jaguarr, album Starr
Par Labosonic • jeu 26 oct 2006 • Categorie: MusiqueAlbum paru le 16 octobre 2006

Avis à la population, Joey Starr est de retour et ça fait mal. L’homme aussi connu sous le nom de Double R ne cache d’ailleurs pas du tout sa volonté d’en découdre en intitulant son album Gare au Jaguarr, message d’avertissement signé d’un autre de ses pseudonymes. Et le moins qu’on puisse noter, c’est qu’il est fidèle à lui-même, le bougre, ayant réussi, avant même la sortie de son disque à forcer sa maison de disque à la censure d’un de ses titres. Sulfureux un jour, sulfureux toujours, celui qui s’attaquait en 1996 à la police au point d’être condamné sur une requête du ministre de l’intérieur, a effrayé son patron par une remarque lapidaire sur l’actuel. Et, sans mentir, c’est aussi pour ça qu’il fait du bien à ses auditeurs, l’ancien membre de NTM, par sa faculté à mettre le doigt de manière parfois prophétique (on se souviendra de Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?) sur certains malaises de notre société.
Certains rappeurs sont avant tout des musiciens, perfectionnistes de l’harmonie, d’autres des maniaques du verbe, Joey Starr lui est, définitivement, d’une espèce à part. En ce début de millénaire, il est, tout comme Public Enemy, l’incarnation parfaite de ce que fut auparavant la rock’n'roll attitude : à la fois social, politique, artistique et rebelle. Turbulent, dérangeant, c’est un agitateur qui vit au diapason de sa passion et ne comble sa soif d’infini dans sa vie et son art que sur la scène.
Avec un « Combattant de l’ennui, spectateur du néant, j’ai l’appétit d’un géant. Joey s’en va-t-en guerre» martelé en guise de mot d’ordre tandis que vrombissent les guitares rock de J’arrive, ou par le biais d’une Intro où il est présenté comme un boxeur bien loin de livrer son dernier combat, l’homme qu’on appelle Double R annonce clairement en ouverture de son premier disque solo, qu’aussi bon que Gare au Jaguarr puisse être, son écoute sera bien inférieure aux performances live planifiées à l’occasion de sa sortie. Une fois cette mise au point préliminaire faite, Joey peut développer tout son talent et s’en donner à cœur joie sur le reste de l’album.
Textuellement, il est fidèle à lui-même, c’est à dire en verve, et montre les dents à tout ce qui l’énerve : les rappeurs qui l’accusent d’être mou du genou -Cours ou Bad Boy qui n’épargne pas son ancien compagnon de route Kool Shen- certaines mesures politiques qui l’insupportent -Hot, hot (hâte-toi)- semble marqué du sceau de son récent engagement aux côtés des sans-papiers. Verbalement, son flow est toujours aussi brillant : souvent hargneux mais parfois enjoleur, comme lorsqu’il psalmodie le mot Flashball sur la rythmique de sound-system de Pose ton gun 2.
Mais ce n’est ni le débit prodige de Joey Starr, ni même des textes véhéments qui font de Gare au Jaguarr l’un des meilleurs albums rap français entendus depuis une décennie. C’est avec une inventivité musicale jamais entendue qu’il s’impose comme un champion hors catégorie. Du style très dance-hall de The Jam aux références au patrimoine de la chanson française (Métèque qui sample Moustaki) en passant par le rock de J’arrive, l’ex-chanteur de NTM prouve sa capacité à transfigurer toutes les mélodies.
Une des illustrations les plus brillantes en est donnée par Gare au Jaguarr, qui évoque les déboires judiciaires de son interprète en parodiant Brassens à défaut de l’échantillonner. Et que dire des grandioses Cigarette Piégée et Carnival, temps forts de l’album où l’évocation des démons cannabiques ou alcoolisés de Starr s’accompagne d’instrumentaux aussi appropriés qu’il sont surprenants (l’un est inspiré du carnaval caraïbes traditionnel).
Aucune confusion possible, aucun malentendu envisageable, six ans d’absence discographique n’ont pas changé Joey Starr d’un pouce pour le plus grand bonheur de tous. La prouesse est d’autant plus remarquable que ses alter-ego «historiques» du rap français semblent tous être devenus de paisibles et rangés retraités dans les beaux quartiers du 16ème arrondissement ou de Neuilly. Lui est resté authentique et, l’expérience aidant, s’impose vraiment comme le maître incontestable du genre.
Gare au Jaguarr, Joey Starr, publié par B.O.S.S, distribué par Sony Music.
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