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Goossens : génie méconnu ou simple demi-dieu ?

Par Julien Meyrat • mar 7 nov 2006 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas

Publié le 18 octobre 2006

Appréciation de Julien niveau 2

Deux romanciers sont à leur bureau. D’un côté, Georges, austère moustachu tentant vainement de mettre la dernière (ou la première) main à une étude sur le poney andalou. De l’autre, Louis, étrange nabot hyperactif toujours plein d’idées d’intérêt inversement proportionnel à l’originalité. Entre les deux, les scénarios fusent, bondissent, les idées s’envolent et tournent en tous sens pour finir par s’écraser sur la sinistre réalité quotidienne : il manque quelque chose, ça ne marchera jamais, tel détail achoppe… Mais qu’importe, ils ne parviendront jamais à la seule véritable conclusion, qui est que personne ne voudra jamais éditer un truc pareil.

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Daniel Goossens est un de ces auteurs cultes pour tous ceux qui le connaissent et totalement inconnu du reste du grand public, situation dramatiquement injuste. Chantre de Fluide Glacial, le magazine fondé par Gotlib qui a révélé tant de génies (Coyote, Maester, Larcenet, Edika…), ses albums aux titres difficilement évocateurs (L’Encyclopédie des bébés, La Vie d’Einstein, Voyage au bout de la Lune, Laisse autant le vent en emporter tout…) font figure de cas d’école pour tout amateur d’humour nonsensique. Sa série au long cours, Georges et Louis romanciers, fait elle-même office de fil rouge délirant. Après quelques voyages bizarroïdes à travers le temps et l’espace dans La Reine des mouches et La Planète des moules (et il ne s’agit absolument pas de titres métaphoriques !), nos deux « héros » sont de retour dans leur bureau pour de nouvelles expérimentations littéraires qui feraient passer William Burroughs pour un moine trappiste, les Monty Python pour des copistes orthodoxes sous Tranxène et les films de David Lynch pour des modèles de cohérence scénaristique. Citons à leur actif (enfin, surtout à celui de Louis) la tentative d’un Cid 2 (avec scène de ménage entre Rodrigue et Chimène, parce que « pour parler, y a du monde, mais pour laisser les papas en vie, là, plus personne ! »), une adaptation cinématographique des Schtroumpfs il suffit de prendre des nains passés au préalable au congélateur »), une réinvention du couple Sand–Chopin…

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Goossens explore l’absurde sans limite ni tabou, et pourtant sans aucune vulgarité (ou en tout cas très peu pour un auteur estampillé Fluide). La lecture d’un épisode de Georges et Louis romanciers est symptomatique de toute son œuvre : chaque fois qu’on imagine qu’un semblant de logique va pointer le bout de sa dialectique, le scénario part dans une direction radicalement différente qui laisse invariablement sur le carreau. Et c’est quand on s’y attend le moins que la logique revient à l’attaque, malheureusement il s’agit alors de la logique qui aurait été valable dix cases plus tôt, quand on n’était pas encore sur le pont d’un vaisseau pirate à se demander s’il est possible de jouer du piano avec une jambe de bois, si le secret du succès de Gaston Lagaffe résidait dans la musculature de ses genoux ou si madame Bovary avait vraiment le niveau pour une carrière d’informaticienne.

Entre autres perles présentes dans ce nouvel album : un hommage à Pierre Desproges que l’intéressé aurait probablement apprécié, une BD pour malentendants (sans doute une des idées les plus stupides jamais échafaudées dans l’histoire du neuvième art), comment se débarrasser du corps d’un tennisman et une réinterprétation intéressante du mythe de Toutankhamon…
Une certaine richesse culturelle, donc, associée à une grande richesse graphique. Goossens conçoit chaque case comme un tableau, surréaliste, certes, mais un tableau tout de même.

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Frédéric Pomier classait d’office Goossens parmi les grands auteurs postmodernes (courant artistique « réfutant l’idée selon laquelle l’ordre est là pour organiser le chaos, […] rejetant la distinction entre forme haute et forme basse de l’expression artistique et culturelle »[1]). Difficile de résumer l’envergure d’une œuvre aussi visionnaire. Si Goossens n’a pas plus de succès, c’est sans doute qu’il est trop en avance sur son temps. Là encore, Pomier résumait tout : « L’œuvre de Goossens est truquée, et à ce titre elle se mérite, n’est pas toujours ce qu’elle semble être »[1]. Sauf qu’elle est déjà diablement difficile à décrire.

[1] Extraits de Comment lire la bande dessinée ?, Frédéric Pomier, éditions Klincksieck.

Georges et Louis : Panique au bout du fil, texte et dessins Daniel Goossens, éditions Fluide Glacial.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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4 Réponses »

  1. Sans être nécessairement aussi enthousiaste que l’auteur de cette chronique, il faut tout de même reconnaître que “Panique au bout du fil” est un petit bijou d’humour absurde. On retiendra entre autre des hiéroglyphes décevants car “sans un seul gag, ou alors au troisième degré” et un Barberousse qui ne pouvait pas jouer de piano “car il avait une jambe en bois”…

  2. Excellent commentaire sur l’oeuvre de l’homme le plus drôle du monde. En tant que fan absolu de Daniel Goossens, merci pour cette chronique qui donnera j’espère l’envie à ceux qui ne le connaisse pas de découvrir son oeuvre.

  3. On a chopin au piano, brel à la chanson, yvette à la compta………maintenant on a goossens à la bd.
    Moi je vote pour demi dieu méconnu.
    Il m’a fallu lire une ou deux Bd pour comprendre sa tournure d’esprit. Mais qd l’analyse est terminée les zygomatiques prennent le relais. T’en peux plus tellement c’est drôle.
    Vraiment, pour celles et ceux qui ne le connaisse pas, foncez le lire.

  4. En tant que fan absolu de Goossens - c’est simple, je n’achète et ne lis d’autres BDs que les siennes -, je ne peux qu’approuver des deux mains !

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