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Lucky Luke : Gerra plus fort qu’Uderzo ?

Par Julien Meyrat • mar 14 nov 2006 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas

Publié le 27 octobre 2006

Appréciation de Julien niveau 0

La surpopulation carcérale étant déjà d’actualité, les Dalton sont condamnés à la pendaison. Coup de chance, une vieille loi permet d’échapper à la potence en cas de mariage : Ma Dalton leur trouve donc rapidement quatre promises, des Indiennes Têtes Plates particulièrement peu charmantes (à l’exception notable de l’une d’elle). Joe, Jack, William et Averell se retrouvent donc promus peaux-rouges sous l’œil attentif de Lucky Luke et d’un Rantamplan toujours au taquet. Mais le grand chef de la tribu, en acceptant ces curieux gendres, n’a-t-il pas une idée derrière la tête ?

Il faudra un jour se pencher sérieusement sur cette idée curieuse comme quoi un comique de scène est forcément doué dans les autres medias. Depuis quelque temps, cette corporation hautement respectable vient traîner ses guêtres dans les nobles quartiers du neuvième art, se comportant avec une assurance de soudard et produisant des œuvres d’une qualité inversement proportionnelle à leur aptitude à remplir les salles. Élie Semoun, Jean-Marie Bigard, Élie Kakou (???) et Laurent Gerra débarquent avec leurs gros sabots, partant du principe qu’ils savent faire de la BD puisqu’ils en ont lu toute leur enfance et qu’il ne doit quand même pas falloir être un génie pour écrire trois bulles. Cela dénote au mieux un désolant goût du lucre, au pire une totale incompréhension, voire un mépris affiché envers l’art séquentiel.

Prenons le cas Laurent Gerra. On peut le blâmer pour tout un tas de raisons plus ou moins justifiées : on peut l’accuser d’être meilleur imitateur qu’humoriste, d’être plus démagogue qu’inventif, de ne pas avoir bien saisi toutes les subtiles arcanes de la mise en cases… mais on ne peut pas lui en vouloir de ne pas être Goscinny. À l’impossible, nul n’est tenu. Il serait donc malséant de l’accabler sous prétexte que son Lucky Luke n’a rien à voir avec celui du maître. Forcément, si l’on compare cet album à, au hasard, La Guérison des Dalton et sa double lecture qui confine au tour de force, on ne peut que le trouver singulièrement plat et plan-plan. Pourtant, en bon imitateur, Gerra a saisi certains détails essentiels.

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Déjà, il a compris que la force d’un album avec les Dalton, ce sont les Dalton. Les quatre brigands les plus stupides de l’Ouest font partie du panthéon du neuvième art. On ne peut pas dire que leur réputation pâlisse dans cette aventure. Mais, plus curieusement, la famille se distille : Jack et William, les frères du milieu, d’ordinaire interchangeables, semblent se distinguer plus souvent. Averell est fermement mis de côté. Le scénario leur fait la part belle et se révèle plutôt bien pensé, à ceci près qu’il repose sur une loi inventée (la fameuse loi sur le mariage est une affabulation).

Au niveau formel, l’album est plus problématique. Si le trait d’Achdé parvient à faire illusion dans les scènes fixes, le fait devient patent sitôt qu’il s’agit de mettre les personnages en mouvement : Achdé n’est pas plus Morris que Gerra n’est Goscinny. On se rappelle alors que Morris était un confrère de Franquin et qu’ils partageaient un sens du mouvement assez exceptionnel. L’album est plutôt poussif, l’enchaînement des cases parfois délicat (voire raté) et la lecture est rapide sans être jouissive. Des indiens, des hold-up, des tuniques bleues (petit hommage à la série de Raoul et Cauvin)… on a l’impression d’assister à un florilège de tout ce qui fait un Lucky Luke de base. Les gags sont parfois bien vus mais souvent insuffisants (on sombre régulièrement dans la facilité). Pas mal de caricatures viennent s’ajouter : John Wayne, Kirk Douglas, Joe Dassin… apparaissent comme des cheveux sur la soupe, lâchent deux ou trois références qu’aucun enfant actuel ne connaît plus et disparaissent aussi sec. La question se pose alors : pour qui a été écrit cet album ? Et surtout, Lucky Luke a-t-il encore sa place dans la BD actuelle ? Morris l’avait créé comme une parodie de western, un genre plus vraiment à la mode. Des références ouvertes à des acteurs ou des longs-métrages à peine trouvables en vidéo-clubs éveillent-elles encore quelque chose chez les jeunes lecteurs d’aujourd’hui ? Quant aux vieux fans, ils auront du mal à apprécier un ouvrage aussi bancal.

Finalement, on a l’impression que Gerra a essayé de mettre en place une double lecture « à la Goscinny » sans vraiment y parvenir, se contentant d’appliquer une recette qu’il croit avoir comprise. Un travail d’imitateur en somme, sans la patte mordante de l’humoriste. Le résultat n’est certes pas aussi désastreux que le dernier Astérix (qu’Uderzo a réussi à saboter tout seul comme un grand, sans l’excuse de ne jamais avoir rencontré le grand René), mais il s’oublie encore plus vite qu’il ne se lit.

Lucky Luke, La Corde au cou, scénariste Laurent Gerra, dessinateur Achdé, éditions Lucky Comics.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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