Inertial Frame : Rigueur scientifique ou art pas net ?
Par Labosonic • jeu 21 déc 2006 • Categorie: MusiqueAlbum paru en novembre 2006

Si le collectif d’artistes électroniques Arpanet s’appelle ainsi, ce n’est certainement pas pour permettre un quelconque calembour douteux aux plumitifs francophones qui écriraient sur leur musique, mais bel et bien en hommage au premier réseau informatique, ancêtre de nos moyens de communications digitaux actuels. Et plus qu’une simple allusion, ce nom révèle un véritable programme artistique et une volonté délibérée de retour aux sources de la techno. Le troisième album du groupe : Inertial Frame ne déroge pas à la règle et s’inscrit dans la continuité de leur discographie et ce, malgré le décès de Drexciya, tête pensante du groupe et par ailleurs réalisateur des ambiances aquatiques d’Underground Resistance.
Inertial Frame constitue une tentative de résurrection du groove électronique initial, ce son si caractéristique qu’on baptisa techno. Arpanet va donc puiser ses inspirations du côté de l’Allemagne de Kraftwerk et du mythique groupe Cybotron (fondé par Juan Atkins). Leur travail s’articule tout naturellement sur trois composants essentiels : des rythmiques mécaniques, aussi froides et brutales que possibles, des nappes synthétiques et un trés élaboré travail du son.
A cet exercice de style musical autour du tryptique sonore fondateur, s’ajoute un second défi, celui d’illustrer des théories physiques complexes. Des morceaux tels que Schwatzschild Radius ou Event Horizon constituent tous deux d’évidentes (!) références à la théorie de la relativité générale. Ce procédé lui-même, mélant musique et science, fait écho à l’abum concept de Kraftwerk Radioactivity tant sur le fond que sur la forme (on notera en particulier la présence quasi-inédite dans la techno de Detroit de voix vocodées semblables à celle de Ralf et Florian).
Disons-le tout net, le travail de studio d’Arpanet ne tient pas vraiment de l’artisanat sonore mais plus de l’expérience de laboratoire (super-)sonique. No boundary condition est violent en diable, martelé de pulsations rythmiques comme le serait une particule élémentaire propulsée à pleine vitesse dans l’univers. Event Horizon, plus calme pourtant, a la douceur trompeuse de ce qu’il décrit : cet endroit où le regard se perd car il est le lieu exact de l’ultime frontière du trou noir.
La puissance d’évocation musicale est au rendez-vous et la composition excellente : ce disque est musicalement réussi malgré les contraintes quasi-dogmatiques qui en sont à l’origine. On ignore la nature même de ce que l’on est en train d’écouter : simple musique de danse, intelligent techno avant tout destinée à l’écoute, composition si moderne qu’elle en remontre à bon nombre des musiciens contemporains qui s’imaginent classiques de demain, voire même avatar sonore d’un projet artistique global et tellement formalisé qu’il est digne d’un musée d’art moderne ?
Inertial Frame est un disque aux exigences extrêment ambitieuses, en particulier par son aspect d’album concept à vocation scientifique. S’il atteint tous ses objectif et s’impose comme une des meilleures productions électroniques de l’année, il faut quand même constater qu’il est loin d’être facile d’accès. Les évocations sonores des grands ancêtres ne seront pleinement appréciées que par les experts de ce pan de l’histoire de la musique tandis que les sujets abordés nécessitent pour être intelligibles une solide formation de cinq années après le bac avec une spécialisation en physique. Avouons quand même que cela restreint un peu le charme de cet album.
Inertial Frame, Arpanet publié par Record maker.
Technorati Tags: Arpanet, Drexciya, Underground Resistance, Inertial Frame, techno, Kraftwerk, Cybotron, intelligent techno, Musique, Critique, Opinion, Culture
Labosonic est un des rédacteurs Musique du magazine.
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