Preacher : le sermon du père Ennis
Par Julien Meyrat • mar 3 avr 2007 • Categorie: Bande Dessinée / MangasParu en mars 2007

Jesse Custer, humble pasteur d’une bourgade moisie des États-Unis, a vu la lumière. Plus précisément, il s’est pris de plein fouet un hybride incandescent d’ange et de démon qui a, au passage, fumé toutes ses peu recommandables ouailles. Depuis, il a le pouvoir de faire obéir quiconque l’entend utiliser sa « voix » et a un nouveau but dans la vie : retrouver Dieu (qui a apparemment fugué) et lui mettre le nez dans sa merde. Il sera aidé dans ce très humaniste projet par une flingueuse amoureuse et un vampire anarchiste. Et sera menacé par un gros paquet de tordus, militaires, religieux, débiles profonds ou légers et tout un tas de dignes représentants de l’autorité.

Preacher était et reste l’œuvre la plus marquante de la longue carrière de Garth Ennis (voir aussi son excellent Punisher chez Marvel, adapté de manière calamiteuse au cinéma, ou sa mini-série Le Soldat inconnu sur l’implication des États-Unis dans la politique internationale de ces soixante dernières années). L’auteur irlandais, anarchiste jusqu’au bout des ongles, signait là avec son compère Steve Dillon une histoire parfaitement intégrée dans la collection Vertigo, label « adulte » de DC comics (dans laquelle sont également nées des séries comme Sandman, Transmetropolitan, Hellblazer…). Dans une aventure quelque part entre le western, le thriller, la comédie gore et le film d’horreur, les auteurs nous soumettent à une violence hallucinante mais, malgré tout, réaliste. Aucun détail ne nous est épargné, les dents giclent, les os se brisent, le sang coule, et les personnages ont aussi mal qu’ils sont supposés l’avoir. Intrigue déjantée et personnages inoubliables sont au menu : Jesse Custer, pasteur défroqué bien décidé à comprendre le monde à sa manière, Cassidy, vampire jouisseur hilarant, Tulip, amoureuse transie mais pas vraiment potiche… Le reste du casting est un ramassis de monstres abjects, déchets humains, raclures, ordures de la dernière espèce… ou simples poissards victimes du système. Du « terrible » Tronchdecul (méchant qui restera longtemps dans les mémoires) au Saint des Tueurs, sorte d’entité indestructible voué au meurtre, en passant par les serial killers, les bouseux fascistes, les nantis sodomites, la « petite famille de Louisiane » si sympathique, vous ne saurez plus qui détester le plus.
Ennis gère ce bestiaire avec un humour noir féroce, maltraitant ses créatures de toutes les manières imaginables en un road-strip de folie. Il tire au passage à boulets rouges sur tous les défauts de l’Amérique moderne : corruption, conservatisme, bêtise crasse, puritanisme hypocrite, l’Américain moyen étant globalement représenté comme un raciste prétentieux et demeuré. Une vision qui choquera assez peu le lecteur moderne, mais il faut rappeler que cette série date de 1995, époque où la France elle-même était encore largement américanophile. La relire aujourd’hui donne un sel bien particulier à ces aventures peu, très peu politiquement correctes pourtant parues chez l’un des plus grands éditeurs US de l’époque.
Aux dessins, Steve Dillon prête son trait précis et clair à la verve ordurière d’Ennis et donne un résultat réaliste sans pour autant perdre en expressivité. La complicité entre les deux auteurs est manifeste, et donnera d’ailleurs de nouvelles étincelles plus tard avec son Punisher (qui reprendra pas mal d’idées de Preacher).
Jusqu’alors, le principal défaut de Preacher était de n’être sorti que jusqu’au numéro sept chez le défunt éditeur Le Téméraire. Après bien des années à guetter les bruits de couloir qui circulaient sur une éventuelle ressortie, c’est finalement Panini Comics qui relance la publication de la série culte, avec un nouveau format reprenant les deux premiers tomes parus au Téméraire et une nouvelle traduction. L’éditeur renforce ainsi encore sa puissance éditoriale et se révèle sur le point de faire basculer la balance en sa faveur, ravissant son trophée à Delcourt. Pour l’instant, le lecteur ne peut que se féliciter d’une telle surenchère de qualité : soyons sûrs que Preacher trouvera tout autant son public aujourd’hui qu’il avait su le faire dans les années quatre-vingt-dix. Après tout, on a plus que jamais besoin de rigoler, et si en plus on peut le faire sur le dos des Ricains…!
Preacher, textes de Garth Ennis, dessins de Steve Dillon, éditions Panini Comics.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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