J’aime pas la chanson française : Luz casse du Delerm
Par Julien Meyrat • mar 1 mai 2007 • Categorie: Bande Dessinée / MangasParu en avril 2007

Tandis que Bénabar et Cali envahissent les centres commerciaux, en attendant les ascenseurs, découvrez les aventures de Vincent Delerm l’enragé, l’insoumis, le rebelle, et de tous ses potes chanteurs un peu trop à textes, revus et corrigés par la plume acerbe de Luz.

Que l’on apprécie ou pas les atermoiements de nos braillards nationaux 1, que l’on goûte l’humour de Bénabar ou d’Anaïs ou que l’on aime Cali ou Sanseverino, un fait reste incontestable : ils sont là, ils sont partout, ils envahissent les haut-parleurs de supérette, les i-pods de bobo, les radios et même les panneaux publicitaires. Et pour cause : c’est la loi. Conséquence des quotas de chansons françaises d’un ministère de la Culture légèrement déphasé, cette omniprésence finit par ressembler à une propagande franchouillarde assez désagréable, puisqu’elle semble vouloir nous priver de chansons étrangères. En ces temps politiquement louches, ce genre de situation se doit d’être chatouillée par les artistes frondeurs de tout poil. Ça tombe bien, ils en ont plein chez Charlie Hebdo.
C’est donc Luz qui s’y colle, au sein de la collection « J’aime pas » des éditions Hoëbeke, déjà responsable du radical mais hilarant J’aime pas les fumeurs de Charb (et du plus dispensable J’aime pas les people de Trez). Au menu : les aventures de Vincent Delerm, Kyo, Cali, Bénabar, Raphaël, Grand Corps Malade… qui s’en prennent plein la figure à travers des gags pas toujours très fins, mais fortement cathartiques. Delerm, le plus exposé, est finalement traité avec une relative tendresse. Le chanteur est représenté comme le meneur involontaire de la bande, artiste emblématique à son corps défendant, un peu ennuyé de son succès, poète qui écrit avec son nombril et n’arrive pas à se lancer convenablement dans la chanson engagée. Avec sa tronche nauséeuse et désespérée, Delerm incarne une nouvelle scène française qui peine à voir plus loin que ses pieds, plus poètes mélancoliques que chanteurs. Par-delà ce cas particulier, Luz atteint quelques sommets d’humour destructeur, en particulier quand il évoque Pascal Nègre, le sinistre président d’Universal dont chaque apparition est un régal tant le personnage empeste le faux-derche cynique. Sa stratégie « Olivia Ruiz / Dionysos » relève du sketch grolandais particulièrement jouissif. C’est pas compliqué, on dirait le vrai !

Ratissant large, Luz évoque Michel Sardou, Renaud, conjecture ce que serait Gainsbourg aujourd’hui (on l’a échappé belle), les Enfoirés (la meilleure réplique de l’album : « C’est pas parce que vous nous remplissez le bide qu’il faut nous chier dans les oreilles ! ») et pas mal d’autres perce-oreilles. Son style brut de décoffrage est parfaitement dans le ton. L’auteur s’amuse aussi avec les jeux, improvisant des sudoku désopilants (et probablement fonctionnels, mais je n’ai pas essayé) et des labyrinthes où le chanteur cherche sa Victoire de la Musique.

Que l’on aime ou pas la « nouvelle scène française » (personnellement, je suis plutôt client), on ne peut pas reprocher à Luz de pointer du doigt cette omniprésence médiatique d’artistes. Il faut dire que l’auteur a une réflexion pas du tout destructive derrière ces planches, dont il ne fait pas mystère dans ses interviews (et qui seront mieux détaillées dans cette même colonne par Labosonic jeudi). On peut par contre s’interroger sur la pertinence de ces curieuses pages finales consacrées à Yvette Horner, manifestement très appréciée de l’artiste. Du coup le bouquin fait réfléchir au-delà d’un humour pas toujours extrêmement fin. Du poil à gratter dans un domaine où les médias sont en général à l’unisson. Comme l’a dit Luz en interview sur Bon pour les oreilles : « L’idée c’est que la chanson française est sur un piédestal actuellement. Et comme tout ce qui est érigé de la sorte, j’ai envie de m’amuser à l’en faire tomber. » Ce qui devrait être la principale préoccupation de tout artiste digne de ce nom. Bravo.
J’aime pas la chanson française, textes et dessins de Luz, éditions Hoëbeke.
Technorati Tags: Bénabar, Cali, Vincent Delerm, Luz, Anaïs, Sanseverino, Charlie Hebdo, Charb, Trez, Kyo, Raphaël, Grand Corps Malade, Pascal Nègre, Olivia Ruiz, Dionysos, Michel Sardou, Renaud, Gainsbourg, Yvette Horner
- Labosonic s’est posé la question « Peut-on aimer la chanson française ? » dans son article de la rubrique Musique du jeudi 3 mai 2007 sur Culturofil.[↩]
Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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