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En famille de Marie NDiaye

Par Dobrina Clabeaut • ven 1 juin 2007 • Categorie: Littérature

Publié en avril 2007

Appréciation de Dobrina niveau 1

Dix ans avant la consécration, de Rosie Carpe, prix Femina 2001, Marie NDiaye publiait En famille, roman singulier esquissant les contours incertains d’une recherche manquée, inaboutie, interminable. Au fil d’une narration fascinante de maîtrise et de subtilité, voyage dans l’univers trouble d’un écrivain au regard précis, aiguisé.

Hissée sur la pointe des pieds, sa valise à la main, Fanny attend devant la maison de l’aïeule que quelqu’un vienne enfin lui ouvrir. De l’autre côté, les chiens qu’elle a autrefois si souvent caressés hurlent et se ruent rageusement sur la grille. Attablés à l’intérieur, oncles, tantes, ou cousins tardent à sortir, comme s’ils rechignaient à l’accueillir parmi eux, à l’instar des repas d’autrefois. D’où provient cette indicible réticence, ce mépris qu’aucun n’ose exprimer ? Fanny serait-elle fautive ? Aurait-elle changée au point que nul au sein de la famille ne puisse ou ne daigne plus la reconnaître ? Et si tous attendaient qu’elle se rachète, fasse acte d’humilité, efface à leurs yeux une différence qu’elle n’a, dans son audace, cessé d’imposer, elle dont les parents, séparés et étrangement distants, négligent depuis toujours les traditions familiales ? Transparente, méconnaissable ou gênante, Fanny se lance sur les traces de Léda, tante disparue et sésame improbable que sa nièce recherche obstinément, guidée ou aveuglée par l’envie de retrouver sa place parmi ceux qu’elle dérange, en famille.

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Dans cette quête mystérieuse et hypothétique, un territoire déstructuré s’étend, comme à perte de vue, contraignant l’héroïne à l’errance, au détour, jusqu’à l’égarement. Dès les prémices de ce récit remarquablement maîtrisé, Marie NDiaye condamne son personnage à la dérive, aux prises avec une géographie mouvante et incertaine. De villages en périphérie parisienne, de la terre du père au foyer de la mère, Fanny chemine et se perd, poursuivant à tort ou à raison ceux qui la méprisent, fuyant de même la compagnie de Georges, son ancien fiancé qui pourtant l’aime et lui ressemble comme un frère, en quête d’une identité qui toujours se défile et s’évanouit à son approche, la sienne sans doute, et non celle d’une tante fantomatique. Absurde et chaotique, le parcours de la jeune fille évoque un questionnement, une oscillation qui d’une situation à l’autre se développe sans jamais trouver son terme. Et Fanny de subir, victime étrangement résignée, le cortège de violences et d’humiliations qui suivent son exclusion, jusqu’à la métamorphose. Dans cette histoire où tout, êtres, lieux et choses, glisse et se dérobe, comme flottant sans ancrage réel à la surface du monde, Marie NDiaye allie avec subtilité l’évocation détaillée du prosaïsme rural au troublant attrait du fantastique.

Mais en filigrane de cette recherche sans fin se lit aussi la décrépitude morale d’un monde en perte de repères. La mort de l’aïeule précipite ainsi l’inéluctable déclin de la famille, effondrement que redouble le démantèlement du village happé par les mutations de la société moderne, l’installation du supermarché, temple fabuleux et étourdissant de la consommation où chaque jour se pressent les villageois, confondus désormais aux nouveaux habitants des lotissements construits par centaines, à l’identique, sur d’anciens champs en friche. Qu’auraient-ils à opposer à l’attraction de la grande surface, aux sensations inédites que procurent la visite de ses rayons interminables, sinon l’intuition furtive, passagère, à la vue des rues désertes du vieux centre, qu’ils ont œuvré à la disparition de la vie collective, préférant à la proximité du petit commerce l’inépuisable distraction créée de tout pièce par la grande industrie, durablement installée sur les territoires de l’ignorance.

Récit d’une grande littérarité, En famille sert admirablement, par la qualité de son style et la densité de sa narration, l’inquiétante gravité de son propos. Entre réel et imaginaire, ce troisième roman de Marie NDiaye témoigne d’une esthétique originale, à la hauteur des œuvres qui lui ont depuis succédé.

En Famille de Marie NDiaye, avril 2007, Editions de Minuit, 312 pages.

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Dobrina Clabeaut est une ancienne rédactrice Littérature du magazine.
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