Raghnarok : Boulet assombrit son héros
Par Julien Meyrat • mar 5 juin 2007 • Categorie: Bande Dessinée / MangasPublié le 15 mai 2007

Lassé des cours de vol de sa gentille maman, le petit dragon vert Raghnarok décide de quitter le giron maternel pour… ailleurs. Ensorcelé par une bien brave sorcière, il se retrouve projeté dix ans dans le futur, lancé sur ses propres traces alors qu’il est devenu le grand dragon noir qui dévaste la contrée. Selon ses propres termes, il doit à présent se retrouver pour se casser la gueule. Il ne croit pas si bien dire.
Raghnarok est une série étonnante. Au premier abord, on croit avoir affaire à une banale succession de sketches en une ou deux planches. Puis on découvre que l’univers est nettement plus complexe qu’il n’en a l’air. En fait, non, pas vraiment complexe… hétéroclite. On se dit que l’auteur a mis tout et n’importe quoi dans son mixer, et qu’il ajoute les éléments comme ça lui vient. Des personnages typiquement heroic fantasy comme Mémé, le dragon attaché à son or, ou Roxane, barbare de huit ans toute en hache droit sortie d’un bouquin de Terry Pratchett. Mais aussi des elfes cannibales, des lutins crétins, des fées à côté de la plaque… et une ville résolument moderne, où les gamins vont à l’école en costume marin, où les gens roulent en voiture… Non, décidément, quelque chose ne tourne pas rond chez cet auteur. Comment s’appelle-t-il, déjà ? Ah, oui, Boulet.

C’est que Boulet, ce n’est pas n’importe qui. Artiste complet, auteur d’un des blogs BD les plus inventifs du moment (à l’intérêt aussi visuel que drolatique), il fait partie, avec Julien Neel (Lou !), Bill et Gobi (Zblu Cops) et quelques autres de cette fameuse équipe officiant chez Tchô !, le magazine fondé par Zep. Et il est de loin le plus inventif de la bande. Capable d’imaginer des bandes dessinées d’humour aussi hilarantes que La Rubrique scientifique comme des scénarios nettement plus sombres (Le Vœu de Simon), son talent lui a valu de dessiner un épisode du Donjon Zénith de Trondheim et Sfar. Raghnarok partage d’ailleurs avec cette dernière saga un certain nombre d’éléments, en particulier une foule d’idées à la planche. Mais, là où le duo phare de l’Association utilise en permanence ces idées pour faire de leur univers un tout solide, Boulet semble s’en moquer quelque peu. Le petit monde de Raghnarok a beau tenir à peu près debout, il est surtout un prétexte pratique pour son auteur à faire ce qu’il veut, visuellement et scénaristiquement.
Dans ce cinquième tome, Tempus fugit, il prend précisément ses aises et se lance dans une histoire au long cours nettement plus sombre que les précédentes. L’humour est toujours là, mais l’intrigue est beaucoup plus pessimiste. Le jeune dragon se court après et Boulet use d’un vieil artifice toujours efficace : révéler ce que seront devenus les personnages dix ans plus tard. Une méthode qui fonctionne ici à merveille. L’auteur poursuit par ailleurs sur sa lancée en usant d’un humour très moderne, décidément bien éloigné de ce qu’on avait l’habitude d’associer à la BD jeunesse, mode Franquin et compagnie. Sans renier ses classiques, il signe des dialogues cyniques, percutants. Son graphisme s’assombrit également : son trait fin et élégant dans les phases « ormales » fait place à ces hachures que connaissent bien les lecteurs de son blog dès que l’intrigue se fait inquiétante. Le tout valorisé par une mise en couleur à l’aquarelle plus que sublime. Que du bonheur !
Bon, évidemment, il ne faut pas non plus oublier qu’il s’agit d’un album grand public, lisible à tout âge. Ça n’en fait pas un album bas de gamme, mais bien une brillante réussite et l’énième confirmation d’un talent incontestable.
Raghnarok, tome 5, Tempus fugit, texte et dessins de Boulet, éditions Glénat.
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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