Elle(s) : Casterman se réveille
Par Julien Meyrat • mar 12 juin 2007 • Categorie: Bande Dessinée / MangasParu le 15 mai 2007

Parmi les grands noms du marché de la BD franco-belge, peu évoquent autant l’immobilisme que Casterman. L’éditeur historique de Tintin a longtemps eu la réputation d’un inamovible pivot de la profession, chantre de la ligne claire (l’œuvre d’Hergé, bien sûr, le Alix de Jacques Martin…) et aussi sclérosé que cette vieille technique. Pourtant, on observe parfois quelques frémissements. Nous avons évoqué il y a peu la nouvelle mouture des Quatre As de Georges Chaulet, remis au goût du jour par Alain Maury et Sergio Salma. Cette fois, c’est carrément un nouveau label que Casterman nous propose, loin, très loin de ses ersatz sous-hergéens habituels.
KSTR vise à promouvoir de jeunes auteurs au trait innovant. Le ton se veut vif, audacieux, provocateur… bref, rock’n roll. Le fait que Casterman prenne des risques est déjà une révolution en soi, mais le fait est qu’en plus les choix sont plutôt pertinents. Si l’on sent parfois que les auteurs ont encore à mûrir un peu, les œuvres proposées n’en sont pas moins réellement intéressantes. Ainsi Elle(s) constitue-t-il une véritable révélation de son auteur Bastien Vivès (déjà connu sous le pseudonyme de Bastien Chanmax pour les jeunes filles poitrinaires de son site Internet).

Elle(s)1 conte une histoire banale de jeunes gens d’aujourd’hui. Le gentil Renaud, timide illustrateur, se retrouve dans la vie d’Alice et Charlotte, deux jeunes étudiantes délurées et sympathiques comme on en croise finalement souvent dans les grandes villes. Tombé sous le charme de Charlotte, la jolie maigrichonne, il va les suivre le temps d’un week-end en Bretagne. Pas de tueur fou à masque de mort, pas de zombi, pas d’extra-terrestre, même pas de viol sordide, juste une jolie histoire d’amour qui évite très soigneusement la bluette. On parle sexe, on montre le sexe, sans fausse pudeur ni exhibitionnisme. Et surtout on questionne le rapport au sexe à travers le personnage de Charlotte, dont on devine en permanence la fragilité de nymphomane, d’Alice, la bimbo surpoitrinée et maternelle, et de Renaud, le gentil amoureux transi qui découvre un monde dont il n’avait guère l’idée.
Le trait de Bastien Vivès surprend. Extrêmement maîtrisé, bien plus précis qu’il n’en a l’air, il est terriblement évocateur. Aussi à l’aise dans les grandes artères parisiennes que dans les dunes bretonnes, le dessinateur souligne les ambiances à merveille. Ses personnages aussi ont du charme. Et si la poitrine impressionnante d’Alice attirera sûrement l’œil de plus d’un lecteur grivois, il serait dommage de ne voir là qu’un bête fantasme adolescent. Nous sommes dans la caricature vertueuse, le côté doux et maternel du personnage étant souligné par ces deux appendices lactifères. Il faut surtout y discerner l’extraordinaire maturité de cet auteur de 23 ans ! Alors que certains bédéastes de deux fois son âge continuent de nous abreuver de créatures mammairement surdimensionnées sans la moindre once de retenue, noyant généreusement une certaine indigence scénaristique sous les amas graisseux, Vivès signe une première œuvre complète, intelligente, tendre et pertinente. Et, soyons clairs, cela vaut mieux, vu qu’il s’agira sans doute du premier album que découvriront les nouveaux lecteurs de KSTR (la couverture étant la plus accrocheuse de la collection).
Elle(s), scénario et dessins de Bastien Vivès, éditions Casterman, label KSTR.
Technorati Tags: Casterman, Jacques Martin, Georges Chaulet, Alain Maury, Sergio Salma, Bastien Vivès, Bande Dessinée, Critique, Opinion, Culture
- Et non pas le Elles de Frédéric Boilet (chez Ego comme X) ni le Elle de Fanny Montgermont (chez Paquet), tous deux excellents par ailleurs…[↩]
Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Julien Meyrat
