Virginité de Michel Chaillou
Par Dobrina Clabeaut • ven 29 juin 2007 • Categorie: LittératurePublié en mars 2007

Auteur de La Preuve par le chien, Michel Chaillou dévoile dans ce nouveau roman les pensées intimes d’une jeune vendéenne. Virginité est le récit de ses journées passées au fin fond du bocage, à l’abri de ses haies épaisses où le temps filtre plus difficilement encore que la lumière. Entre fiction et témoignage historique, une immersion lente et poétique auprès d’une héroïne avide d’émancipation et de liberté.
De quel horizon provient l’amertume charriée par le vent à travers les terres, jusqu’au cœur de la jeune Marie que nous dévoile Michel Chaillou ? Sans doute est-ce le même qui emporta une arrière-grand-tante éponyme éprise d’un amoureux voyageur vers le soleil de la Calédonie. C’était pourtant bien avant cette fin de siècle, sous l’Empire, aimait le rappeler son défunt père. Une influence dont sa mère ne démordra jamais, trop soulagée certainement de trouver une origine à la placidité de Marie, à ce détachement qu’elle lui voit traîner par les ruelles, jusqu’à l’école où elle époussette les bancs vides, aussi jolie que réticente aux désirs inavoués qui l’entourent. N’est-elle pas en effet comme cette aïeule fantaisiste fille de Vendée, et Logeais de surcroît ? Vers qui tournerait-elle donc elle aussi ses regards, sinon vers l’ailleurs, le cherchant dans la pénombre, à l’extrémité du village, entre les murs d’une vieille bâtisse tombée en ruine depuis le départ de ses propriétaires - des irlandais, paraît-il, un pasteur, ses enfants, sans compter deux molosses veillant autrefois sur la demeure enténébrée, à l’orée des bois. Le diable qu’elle n’a pas au corps, ne l’aurait-elle pas à l’âme ? Ou du moins ce qu’il faut de malice à une simple paysanne pour vivre ainsi en pensée parmi les livres, ceux que lui a légués son oncle Constant sur les guerres vendéennes, et toujours loin des hommes, au désespoir de sa mère, ancienne couturière peu savante qu’elle désarme à chaque réplique. A moins qu’une autre quête ne soi sienne, de celles qui, mystérieuses, indicibles, se confient seulement en silence aux pages blanches d’un cahier.
Etrange héroïne que cette enfant de campagne, blonde farouche aux yeux noirs qui, en cette fin de 19e siècle, laisse son ennui et sa révolte de fille à marier s’épanouir sourdement, à l’abri du bocage et de ses murs d’arbres enlacés. Elle est la narratrice de ce récit à part, à l’instar de ceux dont Michel Chaillou sait nous combler. Virginité est son histoire, où la découverte de soi passe par le refus d’une condition archaïque exigée par le monde rural, jaloux de ses habitudes et de son âpreté. Aussi est-ce pour s’en assurer que chacun l’épie dans ce village que l’auteur nous décrit perdu, cerné par une nature opaque, étouffante : les unes par médisance, les autres par convoitise. Même l’instituteur qui chaque soir s’octroie le privilège de la raccompagner au pas de sa porte n’échappe pas à cette attente, abreuvant de son savoir les lacunes de sa jeune personne, familière et pourtant si distante.
La solitude de Marie Logeais est en réalité un outrage, révèle Michel Chaillou, un affront au temps et aux lieux, à cette Vendée qui ignore autant l’amour que la liberté, signe de mœurs trop modernes en vigueur, peut-être, mais plus au nord, vers la capitale où se tiennent selon certains d’incroyables foires dédiées à la technique et à l’industrie. Et les chemins sinueux qu’elle emprunte pour échapper à l’emprise des autres sont ceux que nous font suivre son esprit vagabond et indécis, au fil d’une narration nomade, butant sur les faits ou revenant sur ses pas, comme incapable ou trop peu soucieuse de trouver sa voie. Qu’importe néanmoins que les jours s’éternisent ainsi placés par l’auteur sous le signe de la redite puisque de l’attente et de son langage naît précisément le plaisir de la lecture. Avec Virginité, Michel Chaillou prend le risque de laisser courir les mots, incitant chacun à suivre les détours de ce texte aux replis infiniment romanesques et poétiques, sans craindre de s’y égarer.
Virginité de Michel Chaillou, Fayard, 336 pages.
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Dobrina Clabeaut est une ancienne rédactrice Littérature du magazine.
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