Meurtres sur les docks d’Anne Perry
Par Dobrina Clabeaut • ven 31 août 2007 • Categorie: LittératureBest Of Culturofil : Article publié initialement le 9 septembre 2005
La britannique Anne Perry publie en France le dernier opus des enquêtes policières de William Monk. Avec Meurtres sur les docks, le polar historique fait escale sur les bords de la Tamise et explore, à la lumière des fanaux, les traces d’un crime endémique que le fleuve menace d’engloutir.
Il est des jours, dans la vie d’un enquêteur, où le crime ne suscite nul désir ou appétence, seulement la perspective inquiétante de perdre pied. Ainsi en est-il du très citadin détective Monk, lorsqu’un riche armateur londonien le charge de retrouver une cargaison d’ivoire, dérobée à bord du Maude Idris. Entre le ponton et la cale du navire, quelques traces de sang marquent la position d’un marin retrouvé à l’aube, le crâne fracassé. Meurtre violent en apparence, sans indice ni mobile, qui ouvre la conscience du détective à d’insondables tréfonds. À l’errance solitaire de Monk répond en un lointain écho l’isolement grandissant de sa femme, Hesther. Infirmière militante, elle a fondé dans le quartier de Porpool Lane un établissement voué à soigner les prostituées des faubourgs. Quotidiennement, des corps de femmes meurtris par la ville viennent s’échouer sur les lits de la clinique. Mais son modeste personnel, incessamment submergé, doit soudain faire face à une recrudescence inhabituelle de maux pulmonaires, qu’annonce la venue d’une patiente gravement atteinte. L’homme qui l’accompagne n’est autre que Louvain, l’irascible et laconique commanditaire de Monk.

Meurtres sur les docks est un livre d’atmosphère, l’histoire d’un passage, d’une immersion dans un monde antithétique et frontalier. L’énigmatique Tamise, “la plus grande artère de Londres”, et l’opacité de ses eaux noires où le mystère se dérobe au regard, font de ce havre retranché, non pas une extension de la ville, mais sa simple négation. Le crime y apparaît confus, instable, sans origine ni attache, à l’image de ces hommes dont le fleuve charrie, sans relâche, les existences anonymes.
À perte de vue, tel est l’horizon insaisissable qui s’offre à Monk. Entre l’effervescence maritime et le dénuement terrestre, il a du choisir : se résigner à investir les docks. Lui, le détective amnésique, ombre familière du pavé londonien, redevient aux abords du fleuve un individu anodin, sans passé ni mémoire. L’homme vierge, en quelque sorte, livré tout entier aux acuités de l’instinct. Son malaise est sensible, presque palpable, avec la perte de son équilibre, de son aplomb, ou la soudaine fébrilité de son esprit. Mécaniquement, il arpente les berges vermoulues, interroge les marins en partance, observe le roulement des navires prêts à appareiller. Qu’importe le flou sans limite d’un espace où rien n’est “traçable”, où les indices disparaissent, balayés par les pluies et le ressac. Seuls demeurent les témoignages et les circonstances, les intérêts clandestins et les inimitiés meurtrières. Pour relever le défi que jette le fleuve à sa lucidité, Monk doit s’enfoncer dans un réseau moite de hasards et d’identités suspectes.
L’image d’Hester hante cette traversée morne et indécise, une tiède nostalgie des certitudes y miroite en surface. Elle, la femme indépendante, ennemie des conventions sociales, forgée à la dure réalité des hôpitaux militaires pendant la guerre de Crimée, doit lutter en secret contre un fléau hors d’âge, noir et dévastateur comme l’éveil des Érinyes. Affronter l’aube, compter ses morts, désinfecter les murs et panser les chairs. Loin de lui, loin du monde, la clinique organise sa survie, et dérive en pleine ville dans l’attente d’un sauvetage impossible.
Dans cette ultime exploration anthropologique de la civilisation victorienne - empire du corset, de la raideur, des affinités consensuelles -, l’écriture incisive d’Anne Perry opère une saignée dans les consciences, celles d’une humanité que le crime, devenu plaie, contamine jusqu’à en relativiser l’existence. L’intrigue, lâche et tortueuse à l’approche du fleuve, se resserre comme un étau autour de la clinique, qu’elle isole et réduit à l’étouffement. Aussi l’insoutenable tension du roman d’énigme submerge-t-elle l’enquête pour répandre ses angoisses, par delà les enclaves de la fiction. Car notre imaginaire est bien le territoire étanche que la romancière cherche à inonder. Celui d’un lecteur rivé aux parois d’un barrage, de l’autre côté du livre, et n’espérant du dénouement qu’une chose : sortir la tête de l’eau.
Meurtres sur les docks, Anne Perry, publié en juin 2005, 351 pages.
Éditions 10/18.
Crédit photographique : éditions 10/18 et Antoine Kralik.
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